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 [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]

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Cosmic

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MessageSujet: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Jeu 16 Avr - 13:53

∞ Le Corollaire du Cosmos

Privée de sa liberté pour des raisons politiques, Rose semble n'être qu'un pion sur l'échiquier du destin alors qu'elle ne croit absolument pas en la prédétermination. Il n'y a pourtant qu'un pas de prisonnière à Reine de Sion. Mais il y en a un de plus vers un avenir encore plus grand.


∞ SOMMAIRE

Chapitre Un
Chapitre Deux
Chapitre Trois
Chapitre Quatre
Chapitre Cinq
Chapitre Six
Chapitre Sept
Chapitre Huit
Chapitre Neuf
Chapitre Dix
Chapitre Onze
Chapitre Douze
Chapitre Treize
Chapitre Quatorze
Chapitre Quinze
Chapitre Seize
Chapitre Dix-Sept
Chapitre Dix-Huit
Chapitre Dix-Neuf
Chapitre Vingt
Chapitre Vingt-Et-Un
Chapitre Vingt-Deux
Chapitre Vingt-Trois
Chapitre Vingt-Quatre
Chapitre Vingt-Cinq

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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Jeu 16 Avr - 14:08

Chapitre Un

Tic. Tac. Tic. Tac. Tic. Tac. Le mouvement de la pendule de l’horloge comtoise était le seul son qui résonnait dans la pièce principale de la petite maison de campagne que les trois jeunes femmes occupaient. Denise faisait de la broderie. Jane écrivait des lettres. Rose soupirait, affalée sur un fauteuil d’une façon peu féminine. Tous les jours se ressemblaient, monotones et ennuyeux. Si seulement il était possible de pouvoir aller se promener loin de la maison, dans le bosquet par exemple ou même aller jusqu’à la côte, il n’y en avait que pour deux jours de marche. Mais elles ne pouvaient dépasser l’enclos qui entourait la maisonnette. Ordre du roi. Et qu’y avait-il de plus absolu qu’un décret royal ? Cette maison éloignée du reste du monde n’avait rien d’une douillette habitation dans laquelle on pouvait se réfugier pour retrouver le calme de la nature. Dans cette contrée inhospitalière, la nature ne manquait pas de vous rappeler que c’était elle la patronne. Les fenêtres étant mal isolées, le vent glacial venait vous mordre la peau jusque devant la cheminée trop petite pour vraiment se sentir confortablement au chaud dans la pièce qui servait de salon, cuisine et salle à manger. Les chambres, quant à elles, n’avaient point le luxe d’être chauffées et il fallait se rendre au puits afin d’aller chercher de l’eau pour tous les usages du quotidien. Par mauvais temps, la pluie s’écoulait du plafond et des récipients à droite et à gauche n’étaient pas de trop pour éviter que des flaques ne se forment sur le plancher qui mettrait des heures à sécher et des jours pour que l’odeur de bois légèrement moisi disparaisse. Le manque d’entretien rendait la maison peu accueillante et les trois jeunes femmes qui l’occupaient n’étaient pas du tout qualifiées pour la remettre en état.

Loin de la maison mais visible à l’horizon, à l’orée du bosquet, se trouvait un avant-poste occupé par des soldats qui se relayaient nuit et jour pour surveiller la maison et ses occupantes. Toute sortie hors du périmètre délimité les autorisait à exécuter les personnes en infraction. En fait, cette maison n’avait rien d’une retraite loin du monde. C’était en réalité une prison. Elle se trouvait dans une contrée reculée du royaume de Sion, gouverné par le roi Leopold II, successeur de son père après la mort de ce dernier trois ans auparavant. Or, Leopold avait un frère aîné, Richard, mort bien il y avait bien des années mais qui avait une descendance. Certes illégitime, mais une descendance tout de même, et cela comptait néanmoins moralement si cela ne l’était pas légalement. Richard avait eu un seul enfant, une fille, avec une demoiselle de la cour qui n’avait pas survécu à la naissance de sa progéniture. Elevée loin du tumulte de la cour et de ses machinations, cette enfant qui portait le nom de sa mère n’avait que très peu de fois rencontré son père princier toujours occupé à aller guerroyer pour la gloire de son royaume.

Rose n’avait que quatorze ans à la mort de son père dans un accident de chasse. Il avait chuté de son cheval et s’était brisé le crâne sur un rocher. La jeune fille n’avait pu assister aux funérailles, personne ne lui avait appris sa mort avant des semaines après l’enterrement. Puis au décès de son grand-père qu’elle n’avait jamais pu rencontrer, six ans plus tard, on l’avait conduite dans cette maison éloignée de toute civilisation avec deux de ses demoiselles de compagnie, Jane et Denise, et formellement interdit de dépasser le portail de l’enclos sous peine d’être tuée par les soldats qui la gardaient. En effet, Rose représentait une menace pour Leopold. Il avait convoité le trône depuis tant d’années qu’il ne pouvait laisser une petite bâtarde de campagne le lui prendre sous prétexte qu’elle était peut-être la fille de son frère. Si Rose avait été un homme, le problème aurait été encore plus grand. Bien qu’illégitime, elle aurait pu avoir des prétentions sur le trône puisqu’elle aurait été le fils de celui qui aurait dû logiquement régner. Mais en tant que femme, elle n’était que peu considérée d’un point de vue dynastique puisque les hommes passaient avant le beau sexe dans la lignée royale, les femmes ne régnant que lorsqu’il n’y avait plus d’homme suffisamment proche de la branche principale de la famille pour porter la couronne.

Lorsque Denise laissa soudainement échapper un petit hoquet de surprise en fixant son regard ébahi vers la fenêtre, Jane leva le nez de sa correspondance et Rose se leva du fauteuil pour se poster devant une autre fenêtre afin de voir ce qui surprenait autant sa demoiselle de compagnie. Un groupe de personnes marchait en direction de la maison, dont l’une portait la livrée du messager royal. Impossible de se tromper avec ces couleurs criardes. Ils étaient encore trop loin pour qu’elle puisse correctement les distinguer mais ils semblaient tous être des hommes et il lui semblait d’ailleurs que l’un d’eux boitait. Une visite non annoncée, voilà qui était bien curieux car ce n’était clairement pas dans les habitudes qui s’étaient profondément ancrées au fil des années. Jane se leva de sa chaise et lissa sa robe pour être des plus présentables. Belle comme elle était, n’importe quel homme ne pouvait qu’être ébloui par sa beauté, et ce même si elle portait des haillons. Mais la famille de Jane était très riche et lui faisait parvenir régulièrement de nouvelles robes à la mode. Et puisqu’elle ne portait rien de dépassé mais qu’il aurait été dommage de gâcher, elle donnait toujours ses anciennes robes à Denise qui devait les élargir afin de pouvoir rentrer dedans. Rose, quant à elle, se fichait éperdument de ce qu’elle portait tant qu’elle avait quelque chose sur le dos pour lui tenir chaud.

Denise se leva elle aussi de la chaise à bascule qu’elle occupait pour sa broderie et rangea tout son matériel de couture à la hâte dans un panier qu’elle recouvrit d’un torchon brodé de fleurs pour en dissimuler le désordre du contenu. Rose, quant à elle, prit un ruban qui traînait sur un guéridon et attacha ses cheveux en un chignon que beaucoup jugeraient trop lâche pour être convenable mais elle n’avait pas le temps de faire mieux puisqu’on toquait déjà à la porte de la maison. D’ordinaire, la seule visite que les jeunes femmes recevaient était celle d’un petit groupe de soldats qui leur laissait un large panier de victuailles pour la semaine juste devant le portail. Il était très rare qu’on vienne taper à leur porte. La situation était décidément de plus en plus surprenante car ce n’était pas le jour des provisions. C’est Jane qui vint ouvrir aux cinq hommes qui pénétrèrent dans la maison. Avec leur présence, la pièce principale de la maison paraissait encore plus petite qu’elle ne l’était déjà. Tel que Rose l’avait distingué, le messager du roi se trouvait à la tête du groupe, tenant dans sa main un rouleau de parchemin et posant sur les jeunes femmes un regard dédaigneux, comme si elles étaient bien inférieures à lui. Deux des hommes du groupe étaient des soldats de Sionet faisaient partie de la garnison qui occupait l’avant-poste à l’entrée du bosquet. En ce qui concernait les deux autres, Rose ne les connaissait pas. Ils avaient même l’air d’être des étrangers. L’un d’eux était grand, se tenait droit comme un i et portait une massive barbe blonde. La forme inhabituelle de son nez laissait présager qu’il avait dû être cassé au moins une fois au cours de sa vie. L’autre en revanche était un peu plus petit, plus vieux, bossu, et marchait avec une canne. Son épais manteau noir était en fourrure bien épaisse, un de ses yeux d’un bleu limpide était couvert d’un bandeau de cuir et ses cheveux hirsutes cachaient une partie de son visage. Des deux, c’était lui le plus inquiétant.

Le messager déroula son parchemin sans tarder, s’éclaircit la gorge avec cérémonie et se mit à lire le message écrit de la main même du roi en prenant une voix fort méprisante. Il était dit que la Duchesse Rosemary de Silderys était considérée comme une candidate potentielle au titre de Concubine du roi Siegfried IX de Brynhildr dans le but de consolider les relations entre les royaumes de Sion et de Brynhildr. Pour ce faire, elle serait, pendant les six mois à venir, éduquée aux manières d’une cour étrangère et jugée apte ou non à la gracieuse faveur qui lui était faite malgré l’infortune de sa naissance. Le messager montra ensuite du doigt les deux étrangers qui semblaient donc venir de Brynhildr sans prendre la peine de les présenter et quitta la maison sans plus tarder, flanqué des deux soldats à sa suite. Jane et Denise se rapprochèrent l’une de l’autre, se mettant en retrait de Rose puisque c’était elle qui était concernée. Celle-ci ne disait rien mais elle bouillait à l’intérieur. Le message était joliment formulé. Mais en réalité, c’était comme si on la vendait à ce roi étranger pour en faire son jouet, comme si on lui proposait d’aller d’une prison à une autre. On ne demandait pas à la jeune femme de devenir une épouse mais guère mieux qu’une maîtresse. Déjà que le titre de Duchesse de Silderys sonnait comme une insulte puisqu’il contenait le nom d’une province qui n’existait plus en Sion, Leopold faisait d’elle à présent un pion sur son échiquier. Et c’étaient ces deux hommes étranges qui allaient décider de son sort.

Après le départ du messager et des soldats, le plus grand n’avait pas bougé d’un pouce. Droit et immobile, il fixait son regard vers un point invisible. L’autre en revanche regardait partout autour de lui de son œil encore valide. Son visage n’était pas très visible entre ses cheveux, sa barbe, sa moustache et la terre qui avait séché sur sa peau. En les observant plus attentivement, Rose en déduisit qu’ils étaient venus jusqu’ici à cheval à en voir l’état de leurs vêtements. L’homme bossu fit un pas en avant, s’appuyant sur sa canne, et dirigea son œil vers la jeune femme.

« Vous êtes Rosemary, Duchesse de Silderys, je présume ?
- En effet, confirma-t-elle. Et vous êtes… ?
- Appelez-moi Le Borgne.
- Mais ce n’est pas votre nom. Vous appelez ainsi serait…
- C’est mieux que de ne pas m’appeler du tout, coupa-t-il avant de montrer son camarade d’un geste du menton. Et voici Haakon.
- Mes demoiselles de compagnie, présenta-t-elle poliment, Denise et Jane. »

Ces dernières firent une légère révérence à la prononciation du nom de chacune, Le Borgne leur accorda à peine un regard et un silence pesant s’installa à nouveau dans la pièce, uniquement rompu par le balancement de la pendule de l’horloge comtoise. Rose leur fit signe, les encourageant à retourner à leurs occupations puisqu’elle les sentait mal à l’aise devant les deux inconnus, puis elle s’installa à table et invita les deux hommes à se joindre à elle pour discuter. La situation ne l’enchantait guère mais elle n’avait pas le choix et cela ne ferait pas de mal d’en savoir davantage sur ce qui l’attendait. Le Borgne vint s’asseoir en face d’elle mais le prénommé Haakon resta debout derrière lui, un peu en retrait avec ce même air impassible sur le visage.

Le vieil homme boiteux posa sa canne contre le rebord de la table. Le pommeau de l’objet était sculpté d’une tête d’ours ; pas le genre d’animal qu’on pouvait croiser en Sion mais Rose en avait déjà vu des illustrations dans des livres à l’époque où elle avait été encore libre de ses mouvements. Le Borgne appuya ensuite ses avant-bras sur la table et croisa ses doigts à moitiés recouverts par des mitaines et aux ongles incrustés de terre.

« Savez-vous au moins où se trouve Brynhildr ? l’interrogea-t-il d’emblée. Ou en avez-vous une vague idée ?
- Bien sûr que je le sais, affirma-t-elle piquée au vif. Je suis peut-être prisonnière mais je ne suis pas sotte. J’ai reçu une bonne éducation.
- Je n’ai pas insinué que vous le fussiez. C’est que, depuis mon arrivée dans ce pays, personne ne semble savoir où Brynhildr se trouve. Ou alors ils disent que c’est quelque part dans le nord. D’autre ne savent même pas que ça existe. »

Rose n’en savait pas vraiment davantage mais elle savait au moins où cela se trouvait. Il faut dire que Brynhildr n’était pas un territoire très ouvert sur le monde. Le climat n’y était pas vraiment favorable pour la villégiature et le tourisme car il y faisait très froid et les eaux demeuraient même gelées tout l’hiver, si bien que les bateaux ne pouvaient y accéder pendant pratiquement la moitié de l’année. Toutefois, cela ne les empêchait pas d’être presque constamment en guerre avec leurs voisins directs. Et c’était d’ailleurs probablement pour cela que l’armée de ce royaume avait la réputation d’avoir des soldats vigoureux et expérimentés. Leopold avait bien compris qu’il serait utile d’en faire des alliés car personne n’en voulait comme adversaires. En revanche, Rose ne savait pour ainsi dire rien du tout du roi Siegfried. Elle l’imaginait grand, fort, blond ; comme la plupart des nordiques selon l’imaginaire sionois.

« Et on me propose de devenir la maîtresse de votre roi en utilisant comme excuse le bien de mon pays, poursuivit-elle. Imaginez donc ce que je peux ressentir.
- … Que le destin est cruel ? supposa-t-il.
- Je ne crois pas au destin.
- Une concubine n’a pas d’équivalent chez vous. Ce n’est pas une maîtresse.
- Ce n’est pas une épouse non plus, n’est-ce pas ?
- Non, en effet. Mais elle a un statut social important et ses enfants sont légitimes, contrairement à ceux d’une maîtresse ici.
- Contrairement à moi vous voulez dire.
- C’est un fait indéniable, confirma-t-il. Notre roi est d’ailleurs le fils d’une concubine ; aucun fils de la reine n’a pu atteindre l’âge adulte. Cela n’en fait pas un monarque inférieur pour autant.
- Alors si Sion avait le même système, ma tête aurait déjà trôné au bout d’une pique il y a des années. »


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Jeu 16 Avr - 14:23

Chapitre Deux

Pendant que Rose et Le Borgne étaient occupés à discuter de la différence entre une maîtresse et une concubine, Denise se considérait bien loin de tout ceci et avait repris sa broderie là où elle s’était arrêtée tandis que Jane s’était à nouveau installée à son bureau, probablement pour continuer d’écrire à sa famille. Contrairement à cette dernière, Denise n’avait ni la beauté, ni la richesse. Un peu replète, elle devait à chaque fois mettre ses talents de couturière à contribution pour élargir les robes démodées que lui donnait son amie. Quant à sa famille, elle vivait plutôt modestement bien que de sang noble. Tout comme ceux de Jane, ils avaient dès l’adolescence placé leur fille dans l’entourage de Rose dans l’espoir que cela s’avère payant en privilège puisqu’elle demeurait, malgré tout le reste, la fille d’un prince héritier, puis candidate à la succession du nouveau roi Leopold. Du moins jusqu’à ce qu’il décide de l’enfermer. A l’époque, Rose avait un entourage plus large, surtout composé d’opportunistes qui n’avait pas hésité à lui tourner le dos lorsqu’elle avait été condamnée à l’emprisonnement. Seules Jane et Denise avaient suivi la jeune femme. Jane semblait détester cette vie de recluse mais elle ne s’en plaignait pas ouvertement, passant ses journées à écrire des dizaines de lettres. En revanche, Denise s’en accommodait, elle n’avait rien de mieux à faire de toute façon. Ce n’était pas comme si elle avait des chances de faire un bon mariage. A l’apparence quelconque et sans le sou, les propositions matrimoniales n’afflueraient pas à la porte du domaine familial. Cela dit, elle se demandait comment Rose faisait pour supporter cela. Cette dernière avait depuis toujours été plus ou moins enfermée puisqu’elle ne pouvait se montrer au grand jour devant la société à cause de son illégitimité. Son existence n’était pas reconnue officiellement mais du moins tolérée. Pourtant, Rose s’était très rapidement adaptée à sa nouvelle condition. C’était plutôt l’absence quasi-totale de liberté de ses mouvements qui l’avait le plus dérangé. Dans le petit domaine où son père l’avait installée peu après sa naissance, elle avait pu faire de longues promenades, se promener dans la forêt, observer la nature. Ici, elle ne pouvait que faire le tour de la petite maison qu’elles occupaient, et le sol était d’ailleurs très souvent boueux.

« Dois-je apprendre votre langue ? demanda Rose après un moment de silence. Je ne connais que la mienne et cela risque d’être un problème, n’est-ce pas ?
- Pas le moins du monde, la détrompa Le Borgne. Je parle votre langue. Haakon comprend aussi votre langue, bien qu’il ne se sente pas suffisamment en confiance pour la parler. Et le roi Siegfried la parle également très bien ; c’est moi qui la lui ai apprise.
- Et sur quels critères allez-vous baser votre jugement pour déterminer si je ferai une bonne concubine ou non ? Qu’allez-vous m’apprendre ?
- Vous le saurez en temps voulu.
- Je n’ai pas envie de faire cela. »

Rose se leva de sa chaise et prit un châle en laine qui était étendu sur le dossier afin de le poser sur ses épaules. Puis elle se dirigea vers la fenêtre. Il allait pleuvoir si le ciel s’assombrissait davantage. La jeune femme poussa un soupir et se retourna vers Le Borgne qui la regardait sans mot dire.

« Mais je doute d’avoir le luxe d’avoir le choix, conclut-elle. Si Leopold ne trouve aucune utilité à ce que je reste en vie, il utilisera n’importe quel prétexte pour m’exécuter.
- Votre oncle ferait-il vraiment cela ?
- Evidemment. Et je ne le considère pas plus comme mon oncle que lui ne me considère comme sa nièce. Savez-vous pourquoi il n’a pas d’enfant ? Parce qu’il aurait trop peur que son propre fils lui vole sa précieuse couronne. S’il savait comme je me fiche éperdument du trône… Il n’a jamais été question pour moi de devenir reine.
- Vous semblez aimer les choses compliquées dans ce pays, commenta-t-il en prenant une mandarine dans la modeste corbeille de fruits posée au centre de la table pour se mettre à l’éplucher. Ils font tant de manières à la cour, il me tardait de quitter le château. Puis votre ordre de succession est… bancal. Nous avons traversé les rues de la capitale sur nos chevaux avant d’aller voir le roi, nous avions l’impression d’arriver dans un pays complètement différent une fois passés le portail.
- La cour de Sion n’a pas son pareil, s’immisça Jane en levant son nez de son courrier. Tout y est si beau et si grand… J’y hâte d’y aller un jour. Et toi, Denise ?
- Oh je ne sais pas, je ne crois pas que ce soit le genre d’endroit pour moi. Je serais complètement perdue. »

Rose n’avait jamais mis les pieds à la cour de toute sa vie. Elle ne savait d’ailleurs pas ce qu’il s’y passait, ni à quoi cela ressemblait. Lorsqu’elle avait questionné son père à ce sujet lors d’une de ses rares visites, il avait répondu que ce n’était pas un endroit qui lui plairait. Lui-même n’avait pas été un adepte de la vie de cour et de ses intrigues, ayant passé le plus clair de son existence à la chasse ou à la guerre. Toutefois, quelque chose intrigua la jeune femme dans ce que cet homme avait dit.

« Que voulez-vous dire par l’impression d’arriver dans un pays complètement différent ? Y a-t-il quelque chose d’étrange ? »

Le Borgne mâcha lentement un quartier de mandarine en l’observant avec un air plutôt surpris. Rose en vint même à se demander si elle n’avait pas dit une bêtise mais ni Jane ni Denise n’osèrent la corriger.

« Que savez-vous des choses qui se passent dans votre pays en réalité ? lui demanda-t-il en donnant la moitié de son fruit à Haakon qui l’accepta volontiers sans émettre le moindre son.
- Pas grand-chose, nous sommes plutôt coupées du monde ici.
- Personne ne vous envoie de lettre ?
- Non. Enfin, si c’est le cas, je ne les reçois pas. Pourquoi ? Se passe-t-il quelque chose de grave ?
- Hmm… cela dépend de quel côté on se penche. La noblesse a l’air de se porter bien d’après ce que j’ai pu voir. Mais le peuple… n’a pas l’air de partager le même confort.
- Les nobles de Sion sont du genre à préserver les apparences, même lorsqu’ils sont dans la misère, expliqua-t-elle en pensant à la famille de Denise. La guerre est dure pour tout le monde, vous savez.
- Quelle guerre ? Sion n’est en guerre contre personne en ce moment. Du moins pas encore, même si le roi a laissé entendre qu’il y avait quelques troubles dans l’est du royaume mais je ne suis pas assez familier de votre pays pour comprendre sa politique visiblement.
- Pas de guerre ? Depuis quand ? »

Rose tourna la tête vers Jane dont la plume grattait le papier à une vitesse folle. Avec une correspondance aussi fournie que la sienne, elle devait savoir ce qu’il se passait et elle ne lui en aurait donc rien dit ? Toutefois, Jane conversait-elle de ce type de sujet dans ses échanges épistolaires ? Ce n’était clairement pas son domaine de conversation favori mais...

« Depuis quand êtes-vous exilée ? reprit-il en attirant l’attention de la jeune femme vers lui.
- Trois ans. J’aurais préféré être assignée à résidence dans mon ancienne maison. C’était plus grand et moins délabré.
- Délabré ?
- Disons que les caprices du temps se font ressentir, même à l’intérieur. Mais… où allez-vous dormir d’ailleurs ? Nous n’avons qu’une seule chambre et nous en occupons tous les lits.
- Haakon et moi nous débrouillerons. Nous avons de quoi dormir sur le plancher dans nos bagages.
- Il serait impoli de vous faire dormir sur le sol à l’âge que vous avez, tenta-t-elle de protester.
- Je suis moins vieux que vous le pensez. Et nous avons déjà eu notre lot de nuits bien moins confortables, croyez-moi. »

A la surprise de Rose, Haakon approuva d’un bref hochement de tête. Ces deux hommes étaient décidément bien étranges. Entre l’un qui ne disait pas un mot et demeurait droit comme un piquet et l’autre qui avait l’air un brin arrogant, tout en bénéficiant du privilège dû à son âge, il y avait de quoi se poser des questions. Rose était persuadée qu’ils avaient bien des choses à lui apprendre. Mais elle était loin d’imaginer à quel point. Malgré son apparence peu soignée et son parler sans détours, Le Borgne avait l’air d’être un homme très sensé. De plus, avoir quelqu’un d’autre à la maison à qui parler, et d’autres choses que de broderie et de poésie, serait stimulant pour elle et changerait un peu son quotidien.

Lorsqu’elle entendit la pluie se mettre à tomber fortement à l’extérieur, Rose se leva de sa chaise et prit dans ses bras la pile de récipients réservés à la préservation du plancher contre l’humidité. Puis elle se déplaça à travers la pièce principale pour les déposer aux emplacements qu’elle connaissait par cœur à force d’effectuer les mêmes gestes. La région n’avait pas un climat des plus cléments, il pleuvait fréquemment, presqu’aussi souvent qu’il ventait. Les deux étrangers suivirent son manège des yeux avant d’échanger quelques mots dans une langue que la jeune femme ne connaissait pas et qui lui apparut presque gutturale, tant elle ne ressemblait pas au sionois. Elle se demandait bien ce qu’ils venaient de dire mais elle n’osa pas poser la question car c’était probablement pour qu’elle n’en sache rien qu’ils s’étaient exprimés dans leur langue maternelle. Jane se considérait trop noble pour aider dans ce genre de tâche ingrate mais Denise se leva de son fauteuil à bascule pour aller poser des récipients dans la chambre et dans la salle de bain. Parfois, Rose n’aimait pas beaucoup les manières de Jane mais elle pouvait bien lui laisser passer cela car sans le concours des parents de celle-ci, elles n’auraient probablement pas grand-chose pour leur confort dans cette maison.

Quand elle entendit Denise faire tomber quelque chose dans la chambre, Rose la rejoignit. Le bruit venait seulement d’un récipient qui avait échappé des mains potelées de la jeune femme. Cette dernière le ramassa et le mit en place. Mais alors que Rose allait retourner dans la pièce principale, elle la retint en appelant son nom.

« Qu’y a-t-il, Denise ?
- Ces messieurs vont-ils vraiment rester avec nous dans la maison ? demanda-t-elle d’une voix anxieuse.
- Eh bien oui, nous n’avons pas vraiment le choix.
- Je ne les aime pas beaucoup…
- Nous ne les connaissons pas, c’est normal que tu ne sois pas très à l’aise en leur présence mais tu t’y habitueras. Peut-être même que tu finiras par les apprécier. Qui sait ?
- Mais… mais qu’en est-il de notre réputation ? protesta-t-elle en chuchotant. Vivre sous le même toit avec deux hommes. Des étrangers de surcroît. Aucun homme doté de bon sens ne voudra nous épouser après cela. Ils penseront que nous ne sommes plus… pures. »

Rose demeura silencieuse quelques secondes. Même si elle savait qu’elle n’avait pas véritablement d’avenir à cause de Leopold et de son obsession, elle avait tendance à oublier que Jane et Denise avaient, quant à elles, encore de l’espoir. Si Rose était exécutée prochainement, les deux jeunes femmes seraient libres de retourner auprès des leurs et de poursuivre leur vie comme s’il ne s’était rien passé. Toutefois, elles demeureraient probablement aux yeux de certaines personnes comme celles qui ont choisi l’exil plutôt que de tourner le dos à la duchesse emprisonnée.

« Nous n’avons déjà aucune réputation, Denise. Ce n’est pas comme si leur présence allait changer grand-chose. De plus, s’ils m’emmènent avec eux une fois le délai expiré, tu pourras rentrer chez toi.
- Mais…
- Tes parents ne te manquent-ils pas ? insista Rose pour la convaincre que c’était la meilleure solution. Et tes frères et sœurs?
-… Si, ils me manquent beaucoup. Je ne les ai pas vus depuis trois ans. Ma plus jeune sœur a dû bien grandir depuis. »

Rose posa sa main sur l’épaule de son amie pour la consoler, bien qu’elle savait que cela ne suffirait pas pour combler le manque que celle-ci devait ressentir. Elle était enfant unique et n’avait plus de parents en ce monde. Et la plus proche personne de son arbre généalogique souhaitait sa mort, ou au moins son malheur. Mais Rose n’était pas du genre à se laisser abattre. L’un de ses rares souvenirs concernant son père était quelque chose qu’il avait l’habitude de lui dire. « Si tu peux te lever, lève-toi. Si tu peux marcher, marche. Si tu peux courir, cours. » Il ne manquait pas, cependant, d’ajouter qu’il valait mieux éviter qu’elle coure car les dames n’était pas censées courir dans la haute société de Sion. Il n’avait probablement pas imaginé qu’elle serait traitée en paria après sa mort. Arthur de Sion n’avait pas été un homme qui pensait beaucoup à l’avenir ; le présent avait eu bien plus d’importance à ses yeux. Reconnaître officiellement Rose comme sa fille aurait peut-être évité bien des problèmes à celle-ci. Elle aurait alors pu officiellement renoncer à ses droits de succession et Leopold ne l’aurait peut-être pas autant détestée. Mais tout cela faisait bien trop de peut-être.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Jeu 16 Avr - 14:30

Chapitre Trois

Comme Le Borgne l’avait dit, Haakon et lui avaient dormi sur le plancher, couverts de fourrures pour se tenir au chaud. Mais puisqu’ils s’étaient couchés plus tard et levés plus tôt qu’elle, Rose n’avait pas eu l’occasion de voir comment ils s’y étaient pris. Lorsqu’elle vint prendre son petit-déjeuner, les deux hommes avaient déjà rangé toutes leurs affaires dans un coin de la pièce. A table, elle ne trouva que Le Borgne qui se leva et sortit de la maison lorsqu’elle arriva. Cela l’intrigua, il ne lui semblait pourtant pas que le vieil homme cherchait à l’éviter. Mais quelques seconde plus tard, un vacarme retentit venant d’au-dessus de la maison. Rose sortit alors à son tour, découvrant Le Borgne en plein milieu de la cour boueuse et levant son œil valide vers le toit. La jeune femme le rejoignit et se tourna dans la même direction que lui pour voir Haakon perché sur le toit avec un marteau en main qu’il tapait contre les tuiles endommagées par les intempéries. Craignant pour sa sécurité, Rose plaqua ses mains sur sa bouche.

« Cette maison est aussi trouée qu’une passoire, expliqua Le Borgne. Il est hors de question que nous dormions au milieu de récipients qui recueillent de l’eau de pluie pendant des mois. Rien qu’une seule nuit, c’était déjà insupportable.
- Mais… il ne risque rien là-haut ?
- Absolument pas. Il est allé chercher de quoi réparer la maison à l’aube, pendant que vous dormiez. Contrairement à vous, nous avons le droit de quitter les limites de l’enclos. Les soldats de Brynhildr sont robustes de toute façon ; ce n’est pas une chute de cette hauteur qui le tuera.
- Haakon est un soldat ? s’étonna-t-elle.
- Tous les hommes de Brynhildr le sont. Certains plus que d’autres. Il n’y a pas que dans cette région que la nature impose sa loi, vous savez. Notre territoire favorise la survie des plus forts. Nous devons donc apprendre à protéger les plus faibles. Et pour cela, réparer nos maisons fait partie de notre éducation. Tout comme la pêche, la chasse, le combat.
- Vous décrivez là un endroit bien difficile à vivre, j’ai l’impression.
- Difficile à vivre, certes, mais c’est chez nous, annonça-t-il avec une once de fierté dans la voix avant de s’écrier à l’attention de son compère. Dépêche-toi de retaper ce toit, Haakon ! Après, nous mangerons ! »

Ce dernier hocha la tête et se remit à marteler les tuiles sous le regard néanmoins inquiet de Rose malgré l’assurance du vieil homme qui regagnait la maison en claudiquant à l’aide de sa canne. Elle avait pris Haakon pour le serviteur du Borgne. Peut-être était-il une sorte de garde du corps en fin de compte. Cela se comprendrait après tout, il subsistait toujours des dangers en territoire étranger.

Difficile à vivre, certes, mais c’est chez nous. Rose médita sur cette revendication en tournant son regard vers l’avant-poste au loin, là où des soldats sionois étaient chargés de surveiller la maison pour ne pas qu’elle s’échappe. Le Borgne et Haakon avaient une place où rentrer chez eux. Rose, quant à elle, ne savait pas si elle avait vraiment cela. Elle n’était pas tout à fait la bienvenue dans son propre pays. Et le seul tort qu’elle avait eu avait été de venir au monde. Lorsqu’un vent frais vint caresser son échine, elle frissonna de tout son corps et décida de rentrer au chaud, à l’intérieur, pour finalement prendre son petit-déjeuner qu’elle avait interrompu.




Plus tard dans la matinée, alors que Rose était assise sur un tabouret, à l’extérieur de la maison, en train de faire de la lessive à la main avec ses manches retroussées et le bas de sa robe salie par la boue, Haakon descendit enfin du toit avec précaution et rentra se mettre au chaud. Désormais toute seule dans le froid automnal qui lui glaçait les mains dans une eau qui refroidissait rapidement bien qu’elle ait été réchauffée avant, la jeune femme frottait le linge contre la planche à laver et sa brique de savon avec énergie pour faire partir une tache de graisse sur un tablier de cuisine appartenant à Denise. Elle disposait d’un matériel rudimentaire et peu commode mais des générations de femmes avaient effectué les mêmes gestes avant elle, il n’y avait donc aucune raison pour qu’elle ne s’en sorte pas. Quelques minutes plus tard, ce fut Le Borgne qui sortit de la maison. Il prit un tabouret dans sa main libre et l’emporta avec lui pour s’asseoir en face de Rose qui continuait son ingrate besogne.

« C’est vous qui faîtes la lessive pour toutes les trois ? demanda-t-il en allongeant sa jambe devant lui et en posant la canne sur sa cuisse.
- Jane ne veut pas s’abimer les doigts, et Denise aide à la cuisine et fait des travaux de couture pour nous trois, elle a donc besoin des siens. Cela ne me dérange pas. Bien que ce ne soit pas facile lorsqu’il fait froid.
- Vous vous laissez faire, n’est-ce pas ?
- Et alors ? rétorqua-t-elle. Elles ont accepté de me suivre dans mon exil. C’est une façon de leur exprimer ma gratitude.
- En ont-elles au moins conscience ? Vous êtes un peu trop naïve pour quelqu’un qu’on a enfermé toute sa vie. »

Rose pinça les lèvres dans une moue boudeuse. Il était plutôt bien informé sur sa condition. Leopold avait certainement dû se faire une plaisir d’étaler toute son histoire à qui voulait l’entendre. Et en mettant l’emphase sur petite bâtarde de campagne comme il aimait l’appeler.

« L’Eglise nous enseigne qu’être bon avec son prochain nous ouvre les portes du le Paradis, récita-t-elle sans entrain avant de faire tomber son savon dans l’eau.
- Ah. L’Eglise. C’est vrai que la religion de Sion repose sur l’existence d’un Créateur, d’un dieu. Plutôt archaïque de mon point de vue mais nous vivons dans des régions du monde complètement différentes.
- J’en connais qui crieraient à l’hérésie et réclameraient votre pendaison s’ils vous entendaient.
- J’appelle cela du fanatisme. Cela n’a rien à voir avec la religion. Même la vôtre. Et si votre dieu si bon existait, pourquoi vous laisserait-il vivre une telle injustice ?
- C’est ce qu’on appelle une épreuve. C’est par la foi et le pardon qu’on parvient à surmonter ce genre d’épreuve. »

Le Borgne la regardait fixement, une expression indéchiffrable sur le peu de son visage qu’elle pouvait voir. Rose leva les yeux vers lui et haussa les épaules avant de se reconcentrer sur sa lessive.

« Toutefois, je n’ai jamais été une croyante très fervente et je suis plutôt rancunière. La religion occupe une place prépondérante dans notre royaume, notre société. Mais je n’ai jamais eu ma place au sein de la société de toute façon.
- Une épreuve, hein. Nous, nous appelons plutôt cela le destin. Vous deviez vivre tout cela ; c’était écrit, inévitable.
- Je vous ai déjà dit que je ne croyais pas au destin… Alors c’est en cela que consistent vos croyances ? Croire que quoi que vous fassiez, vous n’avez aucune échappatoire à ce qui a déjà été déterminé pour vous à votre place ?
- C’est un résumé bien simpliste mais c’est un de points principaux en quelque sorte.
- Hmm… je suis curieuse. Parlez-moi en. Par contre, évitez ce sujet-là en présence de Jane et Denise, prévint-elle, elles ont l’esprit moins ouvert que moi pour ce genre de conversation. Et ce sont de très ferventes croyantes. Surtout Denise.
- Entendu, acquiesça-t-il. Dans ce cas, êtes-vous familière avec la notion du Cosmos ? »

Rose secoua la tête en signe de négation et s’arrêta peu à peu de frotter le linge contre la planche à laver à mesure que Le Borgne lui révélait en quoi consistaient les croyances des royaumes Nordiques. Il lui expliqua que le Cosmos était constitué du monde qui les entourait, de ce qui était visible et de ce qui ne l’était pas. Que tout faisait partie d’un mélange d’ordre et de chaos, où chaque chose, chaque personne avait un rôle. Selon leurs croyances, le Cosmos était une sorte d’équilibre dont le but était de préserver la vie même si certains évènements conduisaient à des drames, à des guerres. Malgré cela, la vie était préservée d’une autre façon et ces tragédies étaient un mal nécessaire. Rose trouvait que cela s’apparentait plutôt à du défaitisme. Le Borgne ne tarda pas à la contredire en lui expliquant que l’objectif de chaque être humain était de contribuer au Cosmos ; que ce n’était pas du tout se résigner mais apporter sa part au sein d’un monde gigantesque, pour ne pas dire infini. Même si, à l’échelle du monde, une personne ne représentait qu’un grain de sable, ce grain de sable était pourtant essentiel pour faire tourner le mécanisme de l’univers.

« Donc si je comprends bien, tenta-t-elle de résumer, si un homme se fait tuer par un autre, c’était le destin, il est mort pour le bien du Cosmos… ?
- Non.
- Alors quoi ?
- Réalisez-vous que c’est que c’est vous que les miens pourraient traiter d’hérétique ? remarqua-t-il patiemment. Mais nous ne pendons personne. Avec le froid, les corps ont tendance à geler et ce n’est pas pratique pour les redescendre.
- … Vous avez un drôle d’humour, monsieur Le Borgne.
- C’est tout à fait normal que vous pensiez cela. Différence culturelle. »

Rose lui lança un regard noir, concédant toutefois qu’il avait certainement raison à propos de l’humour. Son histoire de Cosmos semblait bien compliquée puisqu’apparemment, elle avait compris de travers. D’autant plus qu’elle était de ceux qui ne croyaient pas en un destin déjà écrit, ce qui ne facilitait pas son assimilation de ce principe. La jeune femme plongea sa main dans l’eau froide pour rattraper le savon qu’elle avait fait tomber lorsque l’histoire du Borgne s’était révélée plus intéressante que sa lessive, puis elle se remit à frotter une robe jaune canari appartenant à Jane.

« Je ne vois pas ce qu’il y a de bien dans un destin déjà tracé, poursuivit-elle tout en reprenant sa tâche.
- Ce n’est pas une question de bien ou de mal. C’est ainsi, tout simplement. Le Cosmos est à la fois l’origine de tout et son résultat, et c’est—
- Attendez, coupa-t-elle. Vous m’avez déjà perdue. Ce n’est pas logique.
- Parce que je n’ai pas fini. C’est vous qui étiez curieuse d’en savoir plus, n’est-ce pas ?
- En effet, mais souvenez-vous que vous vous adressez à une personne qui n’a jamais entendu parler de votre Cosmos. »

Le Borgne ouvrit la bouche, puis la referma sans dire un mot. Il prit une inspiration, profitant de ce délai pour réfléchir. Tous les royaumes du Nord étaient baignés de ces croyances depuis de très nombreux siècles, ils ne les remettaient pas en cause puisqu’ils les considéraient comme acquises et irréfutables. Rose cherchait sincèrement à comprendre mais elle avait grandi dans un milieu où la religion était bien différente. Toutefois, dans celle pratiquée en Sion, il y avait aussi une certaine idée de prédéterminisme. Et c’était pour cela que la jeune femme avait expliqué ne pas être une fervente croyante.

« Je vais tenter de simplifier puis nous rentrerons dans les détails une prochaine fois, afin de vous laisser le temps de bien y réfléchir, déclara-t-il finalement.
- D’accord, je pense que c’est une bonne idée.
- Le Cosmos régit tout, le monde entier, et son but est de préserver la vie. Pour ce faire, le monde doit être configuré d’une certaine façon. Je sais qu’à vos yeux, cela semble injuste, vous n’êtes pas familière avec tout cela. Toutefois, il arrive parfois que le tracé du destin s’enraille et que certains imprévus se produisent. Et ces imprévus peuvent être de bonnes choses comme de mauvaises.
- Donc le destin n’est pas si inévitable.
- En fait, si. Parce que quoi qu’il arrive, le Cosmos corrige cela. Ce n’est pas perceptible pour nous, à part pour certains observateurs qui savent reconnaître les signes du destin. Mais cela risque d’être un peu trop compliqué à comprendre pour vous pour l’instant. J’en reviens donc à la préservation de la vie et de l’équilibre nécessaire pour sa viabilité. Lorsque le Cosmos ne peut plus contrôler le dérapage sans mettre en péril le bon fonctionnement du but de son existence, il choisit des êtres humains pour accomplir ce devoir, pour corriger ce qui a échappé à son contrôle et qui peut menacer l’existence même du Cosmos.
- Et ces élus ne sont pas reconnaissables non plus, je suppose ?
- Nous continuerons la leçon un autre jour. »

Le Borgne avait un petit sourire en coin qui laissait présager que l’idée de faire languir Rose de connaître la suite l’amusait au moins un peu. D’ailleurs, elle le regardait d’un air incrédule, le visage figé dans la stupeur de le voir s’arrêter en plein milieu. S’il interrompait son récit pile à ce moment-là, cela avait-il une signification ? Mais il semblait bien décidé à ne pas poursuivre puisqu’il reprit sa canne, se leva et regagna la maison en boitant et en laissant la jeune femme toute seule dans le froid. Elle refusait de croire au destin et trouvait toujours que cette histoire de Cosmos était un brin tirée par les cheveux. Mais pris comme un simple conte, c’était plutôt intéressant à vrai dire.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Jeu 16 Avr - 14:34

Chapitre Quatre

Au cours des jours suivants, Rose observa Le Borgne avec attention. Ce qu’il faisait, comment il se comportait. Elle en faisait de même avec Haakon. Ils venaient de cultures et d’horizons différents des siens. Donc parfois, elle avait un peu de mal à comprendre certaines de leurs réactions ou de leurs choix. Auprès du Borgne, elle en avait appris un peu plus sur les royaumes Nordique dont celui de Brynhildr faisait partie. On regroupait tous ces pays dans une même région puisqu’ils parlaient tous la même langue, si on ne prenait pas en compte quelques différences dans leur vocabulaire, ils avaient la même religion basée sur le destin et le Cosmos, et avaient une culture commune en bien des points. Les frontières de cette dizaine de royaumes étaient en changement constant en raison des guerres et des nouveaux tracés à la signature de chaque traité de paix. A l’origine, ils n’avaient été que trois pays dirigés par une même dynastie de rois. Mais les relations s’étaient un jour envenimées, la guerre s’était déclarée et il y avait eu sécession au sein de ces mêmes pays. De nouveaux royaumes s’étaient donc formés autour de clans revendiquant des traditions uniques. Ils avaient combattu les uns contre les autres. Certains avaient fusionné, d’autres s’étaient divisés. L’histoire Nordique se résumait en une myriade de périodes intermittentes de guerre et de paix à n’en plus finir, de guerriers devenus héros, de rois oubliés, de massacres, de chants de gloire et de tout un tas de choses que Rose n’avait pas nécessairement besoin de savoir. L’essentiel, c’était que les Nordiques aimaient trop la guerre pour y renoncer définitivement, qu’ils trouvaient toujours le moyen de la déclarer et que cela durait depuis des siècles sans que personne ne se disent qu’une paix durable profiterait à tout le monde. Toutefois, Rose s’était gardée d’émettre un jugement à ce sujet. Sion aussi avait connu pendant longtemps ses longues périodes de guerre. Il fut une époque où le royaume avait connu une expansion telle qu’il faisait alors vingt fois la taille de ce qu’il représentait aujourd’hui. D’ailleurs, Sion avait gagné tout ce territoire pendant le règne d’un seul roi. Et l’avait peu à peu perdu au cours de ceux des monarques suivants. A son apogée, la suprématie de Sion avait été crainte de tous et les royaumes qui avaient autrefois été ses vassaux étaient désormais ses ennemis les plus féroces. Le roi conquérant avait par ailleurs caressé l’idée audacieuse de s’étendre en territoire Nordique mais il avait alors fait face à une redoutable opposition. Les Nordiques, habitués à guerroyer, n’avaient eu aucun mal à repousser l’armée sionoise sans chercher eux-mêmes à s’étendre. L’expansion hors de leurs terres ne les avait jamais intéressés.

Lorsque les deux hommes parlaient entre eux dans leur langue maternelle aux sonorités étranges, du moins pour une personne qui n’avait jamais entendu que sa propre langue, Rose entendait enfin la voix de Haakon, empreinte d’un timbre un peu rocailleux. Puis elle avait également l’impression de redécouvrir celle du Borgne lorsqu’il était en conversation avec son compère. En effet, la voix du vieil homme semblait différente quand il parlait en Nordique, comme s’il était une autre personne. Elle trouvait ce phénomène plutôt surprenant, comme si on pouvait avoir un timbre de voix différent d’une langue à une autre. Toutefois, leur conversations privées ne duraient jamais longtemps, ils ne s’échangeaient que quelques phrases à chaque fois, parfois même seulement quelques mots. Il semblait même à Rose qu’il leur arrivait de se comprendre sans même se parler véritablement ; comme si un échange de regard ou des gestes suffisaient. Elle en venait d’ailleurs à se demander depuis combien de temps ils se connaissaient. Si elle devait vraiment deviner, elle répondrait depuis au moins plusieurs années.

Denise avait encore peur d’eux, alors elle ne s’en approchait pas et évitait au maximum de leur adresser la parole. Même pour seulement les saluer le matin. Jane, égale à elle-même, continuait ses journées à répondre aux nombreuses lettres qu’elle recevait chaque semaine avec le panier de provisions. En revanche, Le Borgne avait l’air de ne pas beaucoup l’apprécier car il dirigeait toujours à son encontre un regard méfiant. Mais s’il y avait bien une chose dont personne ne se plaignait depuis que les deux étrangers avaient investi la maison, c’était que l’eau de pluie n’y rentrait plus et qu’il faisait par la même occasion beaucoup moins humide dans toutes les pièces depuis que Haakon était monté sur le toit pour tout réparer.

Un après-midi, environ une semaine après leur arrivée, Rose regarda par la fenêtre et trouva Le Borgne planté au beau milieu de la cour. Il observait le sol autour de lui. Ou plutôt la boue puisqu’il avait encore plu pendant la nuit. Ses bottes en étaient recouvertes tandis que sa canne s’enfonçait dedans alors qu’il demeurait immobile. Pendant la journée, il sortait souvent de la maison et en faisait le tour encore et encore en claudiquant. Son âge et son handicap ne semblaient pas l’empêcher de marcher durant de longues périodes. La jeune femme enfila un châle de laine et sortit le rejoindre, prenant soin de marcher là où la terre serait la plus compacte afin d’éviter de trébucher dans la boue. Mais juste au moment où elle arriva enfin au niveau du vieil homme, elle glissa et perdit l’équilibre. Elle fut toutefois rattrapée à temps par Le Borgne qui lui saisit le bras et la hissa pour la faire se remettre d’aplomb. Comme il avait dû lui attraper le bras bien fort pour empêcher sa chute, elle se le frotta de douleur lorsqu’il la lâcha finalement. Elle ne manqua pas néanmoins de le remercier.

« Qu’est-ce que vous faîtes, au juste ? lui demanda-t-elle finalement.
- Je me disais que vous ne pouviez rien faire pousser dans cette mélasse.
- Ah, c’est bien vrai. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Leopold a spécifiquement choisi la région la plus inhospitalière du royaume pour m’y enfermer. Le seul avantage que j’ai ici, c’est d’être loin de ses manigances. Quoique, avec l’avant-poste rempli de soldats armés là-bas, c’est un peu comme si je portais une cible dans le dos.
- A votre place, je me méfierais de la blonde, l’avertissait-il en dirigeant son œil vers l’avant-poste dont Rose parlait et où il avait dû laisser son cheval. Toutes ces lettres, ça cache quelque chose…
- La… blonde ? Vous parlez de Jane ? Pourquoi dites-vous cela ?
- Vous voulez vraiment savoir la vérité ?
- Evidemment.
- J’ai fouiné dans sa correspondance. Elle y rapporte tout ce qu’il se passe à une madame je-ne-sais-plus-le-nom et cela concerne chacun de nous. »

Rose tourna alors vers Le Borgne un regard désapprobateur. Fouiller le courrier de Jane, voilà quelque chose qu’elle n’aurait jamais osé faire elle-même. Et il n’avait pas l’air d’en éprouver le moindre remord puisqu’il gardait son aplomb habituel, comme si ce qu’il affirmait était irréfutable.

« Cela ne se fait pas, vous savez.
- Vérifiez par vous-même dans ce cas.
- Non. Non, non, non, s’offusqua-t-elle.
- Vous savez ce qu’on dit : à chaque guerre ses traitres, surenchérit-il avec jubilation.
- Quelle guerre ?
- Celle pour votre survie. »

Elle poussa alors un soupir à la fois d’exaspération et d’amusement. Ce qu’il disait était absurde mais c’était la façon dont il le disait qui lui donnait du mal à retenir ses lèvres de s’étendre en un sourire.

« Puis je ne l’aime pas. Elle est prétentieuse, égocentrique, égoïste, tout ce que vous pouvez imaginer commençant par égo…
- Et elle, elle n’aime pas votre conception de l’hygiène. Vous avez de la terre sous les ongles, sur le visage et vous marchez dans la boue toute la journée.
- C’est très bon pour la santé. Et c’est justement parce que vos nobliaux de Sion sont obsédés par l’idée de la propreté pour être pur qu’ils sont fragiles et douillets. Mais ils ne se demandent pas s’ils sont purs à l’intérieur aussi.
- Comment sont les nobles dans votre pays puisque vous en parlez ?
- Il n’y en a pas. La noblesse n’existe pas à Brynhildr, ainsi que dans certains autres pays Nordiques. La seule personne qui possède un titre, c’est le roi. Et encore, ce n’est jamais définitif pour le sien.
- Et dire que c’est vous qui disiez le jour de votre arrivée que notre ordre de succession était bancal, remarqua-t-elle non sans ironie.
- Je n’ai pas changé d’avis depuis la semaine dernière, précisa-t-il.
- Cela ne me surprend guère. »

Le royaume de Sion était gouverné par une lignée de monarques dont il était dit qu’elle avait été choisie par Dieu lui-même. Suite à des querelles de successions, la famille s’était divisée en deux branches : la branche principale et la branche secondaire. Les hommes de la branche principale arrivaient en premier dans l’ordre de succession, le plus âgé des fils du monarque régnant étant l’héritier de la couronne. Après les hommes venaient les femmes de la branche principale à condition qu’elles y soient nées et non pas entrées par le biais du mariage. Puis après les femmes venaient les hommes de la branche secondaire. Autant dire qu’ils n’avaient quasiment aucune chance de régner un jour sur Sion. D’autant plus qu’il arrivait assez souvent que l’ordre de succession au sein de la branche principale ne soit pas tout à fait respecté à la lettre, ce qui alimentait constamment les intrigues de cours et les manigances d’opportunistes et comploteurs. D’ailleurs, une rumeur persistait depuis des années sur la possibilité que la mort du prince Arthur, le père de Rose, ne soit pas aussi accidentelle qu’elle en avait l’air. Toutefois, ceux qui l’avaient connu savaient qu’il manquait parfois de prudence lorsqu’il allait chasser avec ses amis dans les forêts du sud et qu’il lui était déjà arrivé de se blesser.

« Je n’ai jamais dit qu’il ne l’était pas, cela dit, reprit-elle. Bancal, je veux dire. Mais en quoi votre système est-il mieux ?
- Mieux… ? Plus précis, il l’est. Mais mieux ? Je ne saurais le dire, je ne m’intéresse pas à la politique. Je laisse cela au roi, il fait cela très bien.
- Ah bon ? Mais vous n’êtes pas diplomate ?
- Non.
- Ah. »

Rose attendit qu’il lui dise quel rôle il occupait puisqu’il n’était pas ce qu’elle avait pensé mais il n’avait pas poursuivi le sujet. Ce n’était pas la première fois qu’il coupait ainsi la conversation. Elle trouvait cela plutôt étrange. Et carrément frustrant. Dans ce cas, elle redirigea la conversation vers le sujet précédent.

« En quoi votre système de succession est-il précis ?
- La méritocratie.
- La méritocratie… ?
- La méritocratie.
- Vous venez de le dire, indiqua-t-elle en fronçant les sourcils.
- Vous aviez l’air de ne pas comprendre. Comme quand je vous ai parlé du Cosmos.
- Ça, c’était compliqué justement. Mais je sais ce qu’est une méritocratie. Toutefois, je ne vois pas comment vous l’appliquez ; je n’ai vu cela que dans des livres.
- En général, la succession de nos rois n’ont rien à voir avec l’hérédité. En ce moment, il se trouve que trois générations d’une même lignée se sont succédé mais le phénomène demeure plutôt exceptionnel selon nos habitudes. En règle générale, et puisque nous sommes une nation constamment en guerre, nous basons notre société sur un système méritocratique lui-même basé sur nos faits de guerre.
- Comme à celui qui aura tué le plus d’ennemis ?
- Pas nécessairement. Même si c’est déjà arrivé, concéda-t-il. La méritocratie a connu des standards étranges à certaines périodes de notre histoire. Un soldat ne doit pas seulement être fort. Il doit aussi savoir se servir de sa tête. Les faits de guerre les plus méritants sont souvent ceux qui ont permis de sauver le plus de vie, les situations ayant menées aux décisions les plus difficiles pour le bien de tous, les stratégies les plus efficacement menées. Et ce ne sont là que des exemples. Moi-même, je n’en connais pas le détail avec précision. Nous avons des gens pour faire cela, déterminer notre grade et notre place dans l’ordre de succession au trône de Brynhildr. Nous sommes d’ailleurs le seul royaume Nordique à fonctionner ainsi.
- Donc vos rois sont des soldats ? Cela paraîtrait inimaginable en Sion. Presque une hérésie. Même si, entre vous et moi, il y a bien des rois dont on se serait passés, croyez-moi…
- Ce sont presque toujours des guerriers, en effet. Siegfried est le premier depuis longtemps à être davantage un penseur. Sa légitimité en tant que monarque lui vient surtout de son père, qui croyait en son potentiel malgré leurs divergences politiques. Notre roi actuel tente de développer les sciences, le progrès social et les arts. Nombreux sont ceux à être en désaccord avec lui parce qu’il ne respecte pas la tradition et aussi parce que la plupart de ses opposants ne sont que des têtes de bois qui veulent la guerre. Mais, en tant que roi, il est à la tête de l’armée. Et notre armée gagne sur tous les fronts en ce moment. Ils ne sont donc pas en position de le déchoir.
- Et vous, que pensez-vous de sa politique ? Je suis curieuse de connaître votre position à ce sujet.
- Je me dis qu’il était temps qu’on ait quelqu’un qui utilise sa caboche, à la tête de notre royaume. J’ai vu se succéder des rois qui ne pensaient qu’à faire couler le sang de l’ennemi sur leurs épées. Ils n’ont pas intérêt à me tuer celui-là pendant que je suis ici à patauger dans la boue avec vous dans ce trou perdu. »

Rose ne put s’empêcher de céder à un éclat de rire franc, comme cela ne lui était pas arrivé depuis des mois. La réponse du Borgne était plutôt inattendue, surtout de la manière qu’il l’avait formulée. Elle trouvait qu’il avait une drôle de façon de parler car tantôt il avait un vocabulaire familier, tantôt il usait de mots courants, voire soutenus, et maîtrisait sa syntaxe comme les gens bien éduqués le faisaient. Plus elle le côtoyait et plus elle constatait chez lui une dualité troublante.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Jeu 16 Avr - 14:39

Chapitre Cinq

Au premier jour de neige, tout le paysage alentour était recouvert d’un manteau blanc et le ciel était enveloppé d’un voile nébuleux. Le Borgne s’était alors mis en tête d’apprendre à Rose à marcher dans la neige. Celle-ci avait été plutôt surprise par l’initiative qui lui semblait ridicule puisqu’elle estimait savoir le faire. Mais il avait insisté, lui ordonnant d’enfiler une bonne paire de bottes et de faire en sorte que sa robe n’entrave pas ses mouvements. Elle n’avait donc pas cherché à opposer davantage de résistance ; il était inutile de discuter contre les demandes qu’il formulait, pour ne pas dire les ordres. De toute façon, depuis qu’il avait semé le doute dans l’esprit de la jeune femme à propos de l’honnêteté de Jane, elle avait préféré éviter cette dernière plutôt que d’envisager sérieusement que Le Borgne ait eu raison sur son compte.

Après avoir couvert ses jambes de collants de laine noire et chaussé ses pieds de bottes qui montaient jusque sous ses genoux, Rose préféra se changer pour une longue chemise en flanelle beige agrémentée de plusieurs jupons superposés les uns sur les autres dont l’ourlet effleurait le haut de ses bottes. Puis elle revêtit un long et épais manteau de velours bleu nuit que Denise avait confectionné l’hiver dernier à partir d’une élégante robe que Jane ne voulait plus porter puisque c’était le jaune qui avait été à la mode à la cour cette année-là. Parce-que le manteau avait été fabriqué pour correspondre à la silhouette pulpeuse de Denise, Rose noua une ceinture autour de la taille sans trop la serrer. Elle n’accordait pas grande importance à son apparence mais avoir l’air de porter un sac à patates, très peu pour elle.

A son retour dans la pièce principale, Haakon lui proposa deux pièces de fourrures sur lesquelles de petites sangles de cuir avaient été solidement cousues. Le Borgne expliqua à sa place qu’il s’agissait de guêtres comme ils en utilisaient à Brynhildr pour lutter contre le froid pendant les longs trajets dans la neige. Jane ne manqua pas de remarquer qu’elles étaient horribles, pas du tout à la mode. Denise fut choquée à l’idée d’utiliser la peau de pauvres bêtes sans défense de cette façon. Alors qu’Haakon aidait Rose à mettre et attacher les guêtres qui couvraient la totalité de la surface de ses bottes excepté le bout du pied, Le Borgne approuva le choix de vêtements de la jeune femme même s’il estimait qu’un pantalon aurait été alors plus pratique qu’une jupe plus courte. Il concédait toutefois qu’il n’avait jamais vu de sionoise porter un pantalon. Effectivement, ce type de vêtement était interdit aux femmes en Sion, à l’exception de celles qui travaillaient dans les champs. Déjà que de dévoiler la moitié de ses jambes comme le faisait Rose était considéré scandaleux pour la plupart des bonnes gens, à savoir la bourgeoisie et la noblesse du royaume…

« Vous pensez savoir marcher dans la neige, constata Le Borgne une fois qu’ils étaient sortis de la maison. Nous allons voir combien de temps vous allez durer avant de vous essouffler.
- Ah je vois ce que vous voulez faire. Sachant que je n’ai pas eu grande occasion de faire de l’exercice puisque je suis enfermée ici depuis trois ans, vous allez insister sur le fait que je ne sais pas marcher dans la neige comme vous dîtes. Passons donc cette étape et expliquez-moi plutôt comment je suis censée procéder, cela nous épargnera du temps perdu à discuter nos divergences. »

Le Borgne tourna la tête vers Haakon qui était sorti lui aussi et demeurait posté devant la maison en croisant les bras. Ils échangèrent un regard, quelques mots, et le grand barbu haussa les épaules. Rose fronça les sourcils. Elle avait l’impression que cet échange visait à se moquer d’elle. Elle aurait donné tout ce qu’elle avait pour comprendre leur langue à ce moment-là. Mais il y avait déjà un bémol, elle ne possédait rien du tout.

« Vous verrez, ce n’est pas difficile, reprit le vieil homme. C’est juste une question d’habitude, alors autant la prendre maintenant plutôt que lorsqu’il faudra se mettre en route pour des semaines de marche.
- Des semaines ? N’est-il pas possible de se rendre chez vous par bateau ?
- Non, les glaces n’auront pas encore fondu. Il est toujours possible de descendre vers un port du sud pour faire une partie du trajet sur les mers mais il nous resterait encore la moitié du chemin à faire à pied. Et je n’ai pas suffisamment confiance en qui que ce soit pour risquer de couler en mer sur un navire qui n’est pas de Brynhildr.
- Je n’avais pas considéré les choses sous cet angle, avoua-t-elle. Mais le trajet à pied ne représente-t-il pas également un risque ?
- Il sera moindre et nous pourrons aviser en cas de problème. Alors que si nous faisons naufrage, je ne sais pas pour vous, mais Haakon coule comme une enclume. Je vous garantis que ce n’est pas beau à voir. »

Rose tourna les yeux vers Haakon qui, lui, adressait au vieil homme un regard contrarié. Malgré tout, il restait posté devant la maison avec ses bras croisés, de sa carrure imposante. L’arrivée de la neige lui rappelait peut-être chez lui et avait l’air d’améliorer son moral ; les jours de pluie qui avaient précédé semblaient l’avoir rendu un peu maussade.

Le Borgne se mit finalement à expliquer à Rose les points principaux concernant la marche dans la neige. Premièrement, il la mit en garde contre les congères, les collines escarpées qui n’avaient pas l’air de l’être lorsqu’elles étaient lissées par la neige, les rochers et les branches qui pouvaient se trouver sous les pieds. De ce fait, il mit l’accent sur l’importance de quelqu’un qui menait la marche avec un bâton pour sonder la neige devant lui et prévenir le reste du groupe des dangers. Dans l’idéal, il valait mieux marcher dans les pas de celui qui était à la tête de la marche. Et en cas de chute, il fallait absolument se protéger la tête parce qu’une jambe ou un bras pouvaient se réparer. Rose n’avait que trop conscience de cette réalité puisque c’était en se brisant le crâne que son père avait connu la mort.

Puis il lui montra comment articuler ses jambes et ses pieds pour marcher plus efficacement, et améliorer ainsi son équilibre tout en réduisant les efforts à fournir afin de ne pas se fatiguer trop vite. Il la prévint toutefois qu’elle n’échapperait pas aux courbatures pendant les premiers jours qu’elle s’exercerait. Néanmoins, elle verrait la différence à force d’entraînement.

Pour corriger les mouvements de Rose, Le Borgne entreprit de marcher à côté d’elle tout autour de la maison. Il avait énormément neigé pendant la soirée et la nuit précédentes et une belle poudreuse d’une cinquantaine de centimètres recouvrait le sol d’ordinaire boueux de la cour. Quelques flocons continuaient d’ailleurs de tomber. Haakon resta quant à lui là où il s’était posté, faisant face à l’avant-poste d’où émanait la fumée d’un feu qu’ils avaient dû allumer pour se réchauffer.

« Levez un peu plus la jambe, conseilla Le Borgne. Voilà, comme cela… J’ai remarqué que vous évitiez la blonde.
- Elle s’appelle Jane, corrigea-t-elle. Et vous n’auriez jamais dû me dire cela. Vous n’auriez jamais dû l’espionner en premier lieu.
- Le monde n’est pas un endroit où tout le monde est gentil avec tout le monde.
- Croyez-vous vraiment que je ne le sais pas ? J’ai vécu toute ma vie à l’écart parce la société n’accepte pas mon existence. Ils me tueraient s’ils le pouvaient. Mais pour se donner bonne conscience, ils préfèrent plutôt me faire disparaître. Je ne suis pas comme Denise qui préfère penser que je suis enfermée dans cette maison pour ma propre sécurité. D’accord, j’admets qu’il y a beaucoup de choses que j’ignore, mais sachez que je ne suis pas naïve, monsieur Le Borgne.
- Prouvez-le-moi… Non, pas comme cela votre pied.
- Disons que si Jane réalise que je suis au courant pour ses rapports épistolaires sur tout ce qu’il se passe et se dit dans cette maison, Leopold pourrait trouver un prétexte pour me mettre à mort ou que sais-je encore. Il changerait de stratégie.
- Mais en le sachant tout en le gardant pour vous, il est possible de mettre la situation à votre avantage.
- Comme contrôler les informations qu’elle envoie ? supposa-t-elle.
- Exactement.
- J’y avais songé mais je ne l’ai pas envisagé sérieusement. Je n’aime pas beaucoup le mensonge à vrai dire.
- Mais je suis sûr que vous êtes bonne menteuse.
- Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
- La soupe d’hier soir. Vous avez prétendu qu’elle était à votre goût. En réalité, c’était tout le contraire. »

Rose s’arrêta subitement de marcher, bouche bée. Comment pouvait-il savoir cela ? Elle avait pourtant pensé avoir réussi à dissimuler son impression réelle sur cette soupe de potiron alors qu’elle détestait justement le potiron. Pour ne pas heurter les sentiments de Denise qui adorait cette soupe et avait passé du temps à la préparer, Rose avait toujours tu son dégoût.

« Comment le savez-vous ? demanda-t-elle, surprise.
- Vous mangiez différemment les autres soupes qu’elle a préparées depuis que je suis là.
- … c’est tout ?
- C’est tout. Pour le reste, vous étiez très convaincante.
- Je ne sais pas si je dois le prendre comme un compliment, déclara-t-elle d’un air contrarié.
- Tout dépend de comment on utilise le mensonge. Si c’est pour survivre, c’est une bonne chose. Eviter de faire de la peine aux gens ? Difficile à dire. Parfois, mentir est la meilleure solution.
- Mais quand l’autre personne découvre le mensonge, ce n’est pas du tout agréable.
- Le temps guérit toutes les blessures. Reprenons notre marche. »

Rose se remit en marche selon les instructions du Borgne. Manipuler Jane pour faire croire à Leopold tout ce qu’elle voulait était un bon plan mais elle en éprouvait tout de même quelques scrupules. Malgré le caractère de celle-ci, elle avait toujours pensé que Jane demeurait une amie sincère qui avait choisi l’exil pour la soutenir. Rose avait du mal à la voir autrement. Mais avant de prendre une quelconque décision, elle préférait en avoir le cœur net, constater la trahison de son amie de ses propres yeux. Au fond de son cœur, elle espérait plus que tout que Le Borgne se trompait. Ou qu’il lui faisait une mauvaise plaisanterie. Mais même s’il avait un humour parfois un peu douteux, ce genre de chose ne lui ressemblait pas.

A mesure que le temps passa, les flocons se firent de plus en plus gros et de plus en plus nombreux. D’ordinaire, l’arrivée de l’hiver n’était pas aussi soudaine dans cette région reculée de Sion. C’était comme si les deux Nordiques avaient emporté de leur neige avec eux. Au bout d’un moment, Rose fut prise d’un point de côté et de douleurs dans les jambes, ressentant fortement le besoin de faire une pause mais Le Borgne insista pour qu’elle continue de marcher. Il avait été à ses côtés tout le long et, contrairement à elle, ne montrait pas le moindre signe de fatigue. Les joues de la jeune femme étaient rougies par l’effort et de la sueur perlait sur son front. Elle respirait fort et émettait quelques plaintes dès qu’il lui ordonnait de ne pas ralentir.

« Marchez correctement. Ne boitez pas.
- Ha ! J’aimerais bien vous y voir, bougonna-t-elle.
- …
-Euh… désolée, c’était un mauvais choix de mots. »

Pour se faire pardonner de cet impair, elle accéléra le pas malgré la douleur et la fatigue, Le Borgne rattrapant sa cadence avec aisance. Bien qu’il marchait avec une canne, son habitude de la marche avec son handicap faisait qu’il pourrait marcher encore ainsi pendant des heures malgré l’ennui que représentait leur trajet qui se limitait à faire inlassablement le tour de la maison tandis que les autres jeunes femmes de la maisonnée restaient bien au chaud à l’intérieur. Quant à Haakon, il n’avait pas bougé d’un pouce et la neige qui tombait recouvrait désormais d’une bonne épaisseur son crâne, sa barbe, ses larges épaules et le bout de ses pieds.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Jeu 16 Avr - 14:45

Chapitre Six

Le lendemain matin, le lever fut difficile pour Rose qui avait l’impression que tout son corps avait été écrasé avec force. Les courbatures dues aux longues heures de marche dans la neige que lui avait imposé Le Borgne la veille endolorissaient tout son corps. Ce fut donc avec peine qu’elle se leva du lit. Même revêtir une robe de chambre fut une épreuve pour ses muscles engourdis qui lui donnaient la sensation d’avoir pris au moins cinquante ans d’un coup. Les lits de Jane et de Denise étaient vides. D’ordinaire, c’était Rose qui se levait la première car elle aimait prendre son petit-déjeuner toute seule dans le calme. Mais il semblait que la fatigue l’avait fait dormir plus longtemps. En traînant des pieds jusqu’à la pièce principale, elle entendit des applaudissements. Les deux jeunes femmes tapaient dans leurs mains tandis que Le Borgne félicitait Haakon. Tous les quatre se tenaient devant l’évier et de l’eau s’écoulait du robinet. De l’eau. Rose se frotta les yeux, elle n’hallucinait pas. C’était bien de l’eau qui sortait de l’embout métallique. Depuis que l’arrivée d’eau était tombée en panne il y avait de cela près d’un an, les jeunes femmes avaient dû prendre de l’eau à l’aide d’un seau dans le puit qui se trouvait dans la cour. Elles avaient pourtant demandé à ce que quelqu’un vienne réparer la canalisation défectueuse mais personne n’avait eu l’autorisation d’intervenir, probablement pour leur rendre le quotidien plus pénible qu’il ne l’était déjà. Donc, depuis tout ce temps, seule l’évacuation des eaux usées fonctionnait, mais c’était déjà ça. A présent, elles avaient enfin à nouveau de l’eau courante. Même si cette maison était éloignée, son ancien propriétaire l’avait reliée au réseau il y avait bien des années pour le confort de ses vieux jours alors qu’il n’avait jamais eu cela le reste de sa vie parce que cela avait été au-dessus de ses moyens.

Jane ne tarda pas à réclamer à être la première à pouvoir prendre un bain et encouragea Denise à la suivre pour aller chercher de petites bûches dans la cour pour chauffer l’eau du bain en allumant des braises sous la baignoire, dans le creux qui avait été créé dans le sol pour cet effet. Haakon prit un gobelet et se servit de l’eau avant de refermer le robinet. Puis il but une gorgée avant de se tourner vers son camarade en hochant la tête, signifiant certainement que l’eau n’avait aucun goût étrange et qu’elle était sûrement propre à la consommation. Lorsque les deux jeunes femmes se dirigèrent vers la salle de bain avec tout le bois dont elles avaient besoin, Le Borgne proposa à Haakon d’aller les aider à allumer le feu. Ce dernier s’exécuta, et le vieil homme se retrouva seul avec Rose dans la pièce principale de la maison.

« Elles vont être occupées un petit moment, déclara-t-il en rivant son œil vers le bureau de Jane. Haakon pourra même les retarder.
- Vous lui avez demandé de réparer l’arrivée d’eau rien que pour cela ?
- Entre autres choses.
- Vous êtes vraiment impossible, soupira-t-elle d’un air contrarié en mettant ses mains sur les hanches. Qu’est-ce qui vous dit que je veux savoir la vérité ?
- Vous le voulez.
- Bien-sûr … Mais là n’est pas la question.
- Je me souviens du nom. Madame De Weasel.
- Sa marraine. C’est normal qu’elle se confie à elle.
- Vous n’avez pas la même conception du terme se confier. »

Rose poussa un grand soupir d’exaspération et, mue par le désir d’en avoir le cœur net, se dirigea sans attendre vers le bureau de Jane afin de le fouiller avec précaution, prenant garde de ne rien déplacer pour ne pas éveiller les soupçons. Pendant ce temps, Le Borgne prit place sur une chaise et se mit à découper des morceaux de pommes avec un canif qu’il gardait toujours sur lui. Alors que Rose était très nerveuse à l’idée de mettre son nez dans les affaires de Jane, il agissait avec la plus grande indifférence, comme si c’était tout à fait normal. Lorsqu’elle trouva l’enveloppe qui portait le nom qu’elle recherchait dans la pile de courriers à envoyer, la jeune femme suivit du bout de son index le tracé des lettres joliment bouclées. Elle avait d’ailleurs de la chance que Jane eut été à court de cire pour cacheter sa lettre, cela lui permettait de l’ouvrir pour en découvrir le contenu. Rose sortit délicatement la feuille de l’enveloppe et la déplia de ses mains tremblantes d’appréhension.

Pendant sa lecture, le vieil homme mangea sa pomme en l’observant de son œil valide tout en tendant l’oreille pour s’assurer qu’Haakon faisait ce qu’il lui avait demandé. Rose survola la lettre, se concentrant sur les passages qui l’intéressait. Et plus elle lisait, plus elle se pinçait les lèvres et fronçait les sourcils. Jane employait un ton acerbe malgré son vocabulaire excessivement précieux. Rose était en colère. Et triste aussi. Rapidement, elle replia la lettre dès qu’elle eut terminé de lire, la glissa dans l’enveloppe qu’elle ferma ensuite et la reposa à sa place, entre deux autres courriers. Puis elle enfila ses bottes à la hâte, sans les lacer, et sortit en trombe de la maison en claquant la porte. A l’extérieur, elle écrasa la neige sous ses pieds comme une enfant vexée et posa ses mains sur une planche de bois de l’enclos qui délimitait la cour, crispant ses doigts jusqu’à en faire blanchir ses articulations. Les mâchoires serrées, Rose retenait un cri de frustration, ne souhaitant pas attirer les soupçons sur elle. Peu de temps après, elle entendit la porte de la maison s’ouvrir et se refermer à quelques mètres derrière elle et fut rapidement rejointe par Le Borgne qui s’appuya lui aussi contre l’enclos.

« Allez-vous me dire que vous me l’aviez bien dit ? demanda-t-elle après avoir repris son calme.
- Non. Cela ne servirait à rien de toute façon.
- Je croyais qu’elle était mon amie. En réalité, elle m’estime comme si j’étais bien inférieure à elle. Plutôt que d’écrire mon nom, je suis la mal-née dans ses lettres. Comme vous l’aviez dit, elle rapporte toutes les discussions que nous avons en sa présence. Et tout ce qu’elle semble désirer, c’est mener une vie d’opulence à la cour de Sion. C’est probablement ce qu’on lui a promis pour toutes les informations qu’elle pourrait donner.»

Rose leva les yeux vers le ciel. Il était voilé de blanc aujourd’hui encore, il allait probablement neiger à nouveau. Elle souffla lourdement en suivant du regard un petit groupe d’oiseaux voler au-dessus de la grande clairière vide qui se trouvait entre la maison et l’avant-poste situé à l’orée du bosquet. Puis elle baissa la tête, posant son front sur le bois de l’enclos. C’était comme si une partie de son tout petit monde venait de s’écrouler. Le Borgne leva le bras afin de poser sur l’épaule de la jeune femme une main réconfortante mais il se ravisa entre temps, soupira et reposa son avant-bras sur l’enclos.

« Qu’allez-vous faire maintenant ?
- Vous vous souvenez quand je vous ai dit que je n’étais pas très bonne croyante mais plutôt rancunière ?
- Vaguement oui.
- En fait, je le suis un peu plus que plutôt, admit-elle en levant finalement la tête pour regarder droit devant elle. Et la trahison arrive en assez bonne place dans la liste des choses qui m’agacent le plus.
- J’en déduis que vous avez fait un choix… ?
- Jane pense pouvoir s’amuser de nous pendant encore un bon moment mais elle ne se doute pas que ce sera l’inverse qui va se produire. Et elle est loin de s’imaginer que je lui en tiendrai rigueur pendant longtemps. Très longtemps. »

Rose et Le Borgne se mirent alors à discuter de la façon dont ils allaient contrôler les informations que Jane feraient passer. De plus, cela leur permettrait de tuer l’ennui des longues journées de cet hiver qui, techniquement, n’avait pas encore commencé malgré la présence importante de la neige. Toutefois, ils ne restèrent pas dehors très longtemps car la jeune femme était frigorifiée puisque sa tenue était plutôt légère et que la neige avait trempé le bas de sa chemise de nuit et de sa robe de chambre.

Après s’être changée, Rose vint se poster devant le foyer trop petit de la cheminée pour réchauffer ses jambes engourdies par le long moment qu’elle avait passé les pieds dans la neige, chaussée de bottes qu’elle n’avait pas pris la peine d’attacher. Alors que Jane prenait tout son temps pour se prélasser dans son bain chaud, Denise était revenue sur sa chaise à bascule pour broder en attendant de pouvoir profiter elle aussi du retour de l’eau courante. Le remplissage d’une baignoire étant trop fastidieux en effectuant de nombreux aller-retours du puits jusqu’à la salle de bain, les jeunes femmes avaient abandonné l’idée de prendre des bains à chaque fois et s’étaient contentées d’une toilette rigoureuse avec une bassine d’eau. Mieux valait faire avec les moyens du bord que pas du tout.

A côté de Rose, Haakon empilait un petit tas de bûches à côté de la cheminée, derrière un petit muret de pierres prévu à cet effet afin d’éviter que le bois ne risque de prendre feu. En le regardant faire, quelque chose l’interpela et elle fut étonnée de ne pas l’avoir remarqué plus tôt alors que cela faisait des jours qu’elle le côtoyait quotidiennement.

« Je n’avais jamais fait attention. Il vous manque un doigt, Haakon ? »

Il s’arrêta de ranger le bois et baissa les yeux vers sa propre main gauche à laquelle il manquait l’auriculaire. Il hocha la tête à l’encontre de Rose, puis haussa les épaules avant de reprendre sa tâche. Le Borgne s’approcha de la cheminée en boitant avec l’aide de sa canne et se laissa tomber dans un fauteuil peu confortable.

« C’est ce qu’on fait aux voleurs dans notre royaume, expliqua-t-il. On leur coupe un doigt. Et s’ils recommencent, on leur en coupe un autre et ainsi de suite.
- C’est plutôt… extrême.
- Il existe des endroits dans ce monde où on leur coupe carrément la main. Mais un homme avec une seule main risque de dépendre d’autres personnes alors qu’avec seulement un doigt en moins, il est toujours possible de tenir une arme, de se battre, de subvenir aux besoins de sa famille.
- Mais tout le monde sait que si une personne a le doigt coupé…
- C’est qu’il fait prendre à voler au moins une fois dans sa vie, en effet. C’est justement le but. Mais Haakon est de ceux qui s’en sont bien sortis dans la vie finalement. Il a un travail honorable, une famille aimante et des camarades qui le respectent.
- Une famille ? Vous avez des enfants, Haakon ? »

Un sourire se dessina sur le visage du grand barbu, la douce lueur du feu de cheminée rendant ses traits chaleureux, puis il leva trois doigts en l’air pour signifier qu’il avait trois enfants. Rose en fut à la fois étonnée et contente pour lui. Elle n’avait vu que peu de fois ce masque d’impassibilité tomber depuis qu’il était arrivé ici avec son compère. La jeune femme imagina que ce ne devait pas être facile pour lui d’être loin des siens, bien qu’il ne le montrait pas du tout. La seule chose qui avait d’ailleurs semblé lui faire plaisir depuis qu’il était là, c’était l’arrivée de la neige.

A la sortie de Jane de la salle de bain, Denise se leva de sa chaise pour se préparer à prendre un bain à son tour. La jolie blonde se séchait les cheveux avec une serviette pour éviter de mouiller sa précieuse robe de couleur pêche. Haakon se releva et échangea quelques mots dans sa langue avec Le Borgne avant de sortir de la maison. Ce dernier demeura assis dans le fauteuil et se mit à tailler avec son canif dans un morceau de bois qu’il avait gardé dans sa poche. Quant à Rose, elle ne bougea pas non plus, savourant l’agréable chaleur du feu de cheminée se répandre dans ses pieds glacés. Comme à son habitude, Jane s’installa à son bureau pour se préparer à écrire, ce qu’elle faisait à longueur de journées. Apparemment, elle n’avait pas remarqué que son bureau avait été fouillé.

Rose n’était pas si pressée de lui faire payer sa trahison. Elle allait travailler cela pendant des jours, voire des semaines. De toute façon, ce n’était pas comme si elle avait mieux à faire. D’autant plus que Le Borgne avait approuvé son approche, qu’il avait qualifiée de sournoise dans le seul but de provoquer son agacement. Il avait d’ailleurs réussi sur ce point.

« Ce bain fut-il agréable, Jane ? demanda-t-elle banalement.
- Oh très revigorant, oui. Cela fait longtemps que je ne me suis pas sentie aussi bien.
- Je vois tout à fait ce que tu veux dire. »

Si elle devait parier, Rose miserait sur la forte probabilité que la réparation de l’eau courante serait une information qu’elle ne partagerait pas avec cette Madame de Weasel, sa marraine. Jane aurait certainement trop peur que Leopold trouve ce confort trop superflu dans cette maison qui n’était en fait qu’une prison.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Jeu 16 Avr - 22:29

Chapitre Sept

Au cours du mois qui suivit, Rose mit son petit jeu à exécution avec la complicité du Borgne. Les conversations qu’ils avaient à l’intérieur de la maison visaient principalement à fournir Jane en informations qui étaient soient trop banales pour être utiles, comme un débat animé sur la meilleure façon de cuisiner les pommes de terre, soient dans le but de flatter l’égo de Leopold. Par exemple, Le Borgne avait prétendu, en faisant semblant de parler à voix basse, que le roi Siegfried était un homme généreux avec ses alliés, et que comme Rose serait probablement à son goût, il serait sans le moindre doute disposé à lui fournir le nombre de soldats dont il aurait besoin pour mener ses campagnes dans l’est. A son tour, la jeune femme jouait de façon très convaincante son impatience de rencontrer le roi et de découvrir le charme nordique de Brynhildr. Ils eurent même l’occasion de tester le pouvoir de persuasion de leur petit jeu lorsque Le Borgne avait raconté un soir au coin du feu de façon tout à fait détachée qu’on lui avait vanté les mérites d’un vin des territoires du sud de Sion, ou plutôt d’un territoire qui avait appartenu à Sion à l’époque où il avait été produit et qui depuis était devenu celui d’un pays voisin après des négociations de paix. Le vieil homme avait alors avancé que son roi était un grand amateur de bon vin et que si celui-ci était bon, Siegfried en commanderait assurément en grande quantité. Deux semaines plus tard, une bouteille de ce même vin avait été glissée dans le panier à provisions hebdomadaire apporté par les soldats à chaque milieu de semaine.

Malgré ce petit jeu qui leur servait davantage à trahir l’ennui dans cet espace confiné qui n’offrait que peu de possibilités pour se divertir, Le Borgne continuait de pousser Rose à marcher presque tous les jours, et de plus en plus longtemps à chaque fois. Et chaque jour, Haakon se postait au même endroit et ne bougeait pas. C’était devenu un rituel. A l’extérieur, ils en profitaient pour avoir le genre de conversation qu’ils ne pourraient pas avoir en présence de Jane et Denise.

« Je suis ici depuis deux mois, comptabilisa-t-il. Ce n’est même pas la moitié du temps que je vais devoir rester ici. Je crois que je n’ai jamais eu autant envie de rentrer au pays.
- Je suis là depuis trois ans, que devrais-je dire ? En plus, on ne m’a pas donné le choix.
- Moi non plus, vous savez. C’est un ordre de Siegfried.
- Et pensez-vous que c’est le destin qui a fait que votre roi vous a ordonné de venir jusqu’à moi ?
- Bien-sûr.
- Oh c’est ridicule… Honnêtement, j’ai beau essayer de comprendre, je n’y arrive pas. Vous ne m’avez pourtant pas l’air d’être un mouton qui suit le troupeau, observa la jeune femme en contournant une plaque de verglas sur laquelle elle avait manqué de glisser pendant le tour de maison précédent. Et le libre arbitre alors ?
- Le Cosmos trace nos destins dans le but de préserver la vie, enseigna-t-il.
- N’aurait-il donc pas assez confiance en nous pour nous laisser décider de notre sort par nous-même ?
- Non. Et l’histoire démontre qu’il a raison d’agir ainsi. Selon les anciens écrits, l’humanité libre de son destin a manqué de briser l’équilibre du monde et de sombrer vers sa propre destruction. Le Cosmos a dû intervenir pour éviter la catastrophe et a chargé une poignée d’humains valeureux pour—
- Ah ! le coupa Rose. Notre religion possède une histoire similaire mais avec des protagonistes différents. Et ce n’était pas l’humanité qui avait manqué de détruire le monde mais des mages maléfiques et païens. C’est d’ailleurs pour cela que les mages en général ne sont pas vraiment appréciés en Sion.
- Pas vraiment est un euphémisme. Ils sont persécutés dans votre pays, condamnés à vivre loin des villes pour mener une existence paisible. Toutefois, j’ai été surpris d’en voir un aux côtés du roi, à la cour.
- C’était plus une bête de foire qu’un mage que vous avez vu. Il est là seulement pour épater la galerie, montrer de jolis tours aux invités du roi. Comparable à un jouet, si vous voulez.
- Avez-vous déjà connu un mage ?
- Oui, là où je vivais avant d’être enfermée ici. C’était une femme qui vivait seule dans la forêt avec sa famille. Je m’étais perdue un jour alors que je n’avais pas vraiment regardé où j’allais et il s’est mis à pleuvoir. J’ai alors croisé son chemin et elle m’a invité à faire une halte chez elle en attendant la fin de l’averse. Puis elle m’a guidée jusqu’à un sentier que je connaissais et j’ai pu rentrer chez moi. Après cela, je suis allée lui rendre visite régulièrement, à elle et à sa famille. Peu de temps avant que je déménage, une épidémie a décimé la population de la région où je vivais. Ils figuraient parmi ceux qui y avaient succombé. »

De ce fait, Rose savait que les mages n’étaient pas tous de mauvaises personnes comme la plupart des gens le prétendaient. En fait, ils étaient comme tout le monde en dehors du fait qu’ils avaient des pouvoirs. Lorsqu’elle avait été adolescente, elle avait voulu en avoir elle aussi et utiliser des sortilèges. Cette femme, qui était devenue son amie avec les années, avait ri de son désir si ardent malgré l’isolement qu’un tel don entraînait. Rose avait été plus ou moins isolée pendant toute sa vie de toute façon, alors cela lui était égal. Au moins, elle aurait eu des pouvoirs fabuleux et aurait pu faire des choses extraordinaires. Mais il s’était révélé qu’elle ne disposait d’aucune prédisposition à la pratique de la magie. En d’autres mots, elle aurait pu essayer jusqu’au restant de ses jours, elle ne serait jamais arrivée à rien. Pas même à faire plier une cuillère d’un seul millimètre. En grandissant, Rose s’était résignée à son incapacité totale à produire toute forme de magie et avait abandonné ses illusions à mesure qu’elle avait mûri. Désormais plus terre à terre, elle aspirait à des choses plus modestes et réalistes.

« Ah… Navré pour vous, Rosemary.
- Ne vous en faîtes pas, c’était il y a déjà quelques années. Et appelez-moi Rose, le pria-t-elle. Rosemary était le prénom de ma mère, j’en ai seulement hérité. Je préfère le diminutif.
- Entendu, Rose.
- Et vous ? Ne comptez-vous pas me donner votre véritable prénom ?
- … Peut-être dans quatre mois.
- Pas même la première lettre ? le taquina-t-elle en attrapant sa manche et en lui lançant un regard quelque peu espiègle.
- Peuh ! Certainement pas avec une telle attitude.
- Tant pis, je demanderai à Haakon ! »

Ce qu’elle s’empressa de faire en ricanant mais celui-ci demeura muet comme une tombe malgré l’insistance de la jeune femme hilare. Le Borgne décida quant à lui qu’il était temps de rentrer puisque la nuit commençait à tomber. En entrant à l’intérieur de la maison, Rose sut d’ailleurs qu’elle allait encore devoir mettre ses talents de menteuse à contribution en sentant l’odeur de potiron envahir toute la pièce alors que Denise se trouvait aux fourneaux. Jane ne manqua pas de remarquer qu’ils avaient dû bien s’amuser dehors avec tout le chahut qu’ils faisaient. Un brin effrontée, Rose confirma que c’était le cas en arborant son plus beau sourire tout en se dirigeant vers la chambre pour se changer.




En plein milieu de la nuit, un tambourinement réveilla Rose en sursaut. Les battements allaient par demi-douzaines, avec une pause de quelques secondes entre deux séries. La jeune femme, tirée subitement de son sommeil, sortit de son lit les jambes tremblantes et jeta un châle de laine sur ses épaules avant de pénétrer dans la pièce principale de la maison. Là, les tambourinements se firent plus forts puisque c’était de la porte d’entrée qu’ils venaient. On venait taper à la porte en pleine nuit, ce n’était pas possible aux yeux de Rose. Haakon se tenait debout près de la porte, tenant le tisonnier de la cheminée dans sa grande main. Le Borgne se trouvait près de la porte que venait d’ouvrir Rose. Lui aussi semblait être sur ses gardes alors qu’elle était pétrifiée de peur. Et si c’était le moment ? Celui où on venait enfin l’exécuter ? Cherchant instinctivement protection, elle se cramponna au bras du vieil homme tout en rivant ses yeux apeurés vers la porte qui tremblait à chaque coup.

« De grâce, ouvrez la porte ! implorait une voix à l’extérieur après une série de coups. Je suis détenteur d’un message de la plus haute importance.
- Je savais que ce jour arriverait, murmura la jeune femme d’une voix étranglée. Trois ans que je vis dans la crainte de vivre ce moment.
- Si c’était pour vous tuer, il n’aurait peut-être pas pris la peine de frapper à la porte, lui répondit Le Borgne à voix basse.
- Et si le message était pour vous ?
- Impossible. J’ai pour ordre de considérer tout message venant de Brynhildr comme faux. Le seul changement d’ordre que je pourrais recevoir, ce serait du roi en personne s’il se déplaçait jusqu’ici.
- Euh… s’il-vous-plaît, hésitait la voix. Je vous entends à l’intérieur… »

Le Borgne fit signe à Haakon d’ouvrir et Rose serra un peu plus la fourrure de la veste du vieil homme entre ses doigts. Derrière elle, Jane et Denise avaient elles aussi été réveillées par le vacarme et attendaient de connaître la raison de cette visite nocturne avec grande appréhension. Un homme couvert de neige entra dans la maison, suivi de deux soldats, dont l’officier le plus haut gradé de l’avant-poste. La présence de ce dernier n’arrangea pas l’état de détresse de Rose qui tentait pourtant de rester brave, du moins en apparence. En revanche, l’homme qui était entré le premier, et qui semblait être celui qui avait parlé de l’autre côté de la porte, n’était pas le messager du roi. Il n’avait même pas l’air d’un valet, les vêtements qu’il portait et dont il époussetait la neige semblaient bien plus luxueux. Afin d’avoir un meilleur éclairage que celui du seul chandelier qui ne suffisait pas distinguer clairement les visages des visiteurs, Haakon en alluma un autre du côté opposé de la pièce.

« Je dois m’adresser à Lady Rosemary, Duchesse de Silderys. C’est urgent, précisa-t-il.
- Et vous êtes ? interrogea Le Borgne en le fixant de son œil perçant.
- Oh, veuillez m’excuser. Je suis Thomas Doley, Marquis de Grand-Sion.
- Il vient du château, murmura Jane dans un hoquet de stupeur.
- Ce doit être important, surenchérit Denise dans un chuchotement.
- Je suis la duchesse. »

Rose lâcha finalement le bras du Borgne et avança d’un pas pour se présenter au visiteur, resserrant son châle contre elle et le tenant fermement. Pour que le Marquis de Grand-Sion se déplace jusqu’ici, ce qu’il avait à dire était effectivement très important. Il portait un titre de noblesse mais ne possédait pas de terres, contrairement aux autres nobles de Sion, car il avait pour fonction de gérer le domaine royal ; en d’autres termes, le château qui se trouvait à la capitale ainsi que les demeures annexes et secondaires. De ce fait, il jouait un rôle crucial dans les affaires royales.

« Vous êtes bien Lady Rosemary ? demanda-t-il confirmation.
- C’est bien moi… Excusez mon apparence négligée mais vous nous rendez visite en plein milieu de la nuit.
- Je n’ai pas eu le choix, Madame.
- Et quelle est— »

Rose n’eut pas le temps de terminer de poser sa question que le marquis posa un genou à terre tout en baissant la tête, suivi par les soldats dont le poids de l’armure retarda leurs mouvements. Son visage se figea de stupeur, jamais personne ne s’était agenouillé devant elle. Et là, c’était le Marquis de Grand-Sion qui se trouvait sous ses yeux, le genou sur le vieux plancher grinçant de la vieille maison.

« Le roi est mort, déclara-t-il solennellement. Vive la reine. »

Jane et Denise poussèrent de petits glapissements d’excitation, Haakon afficha ouvertement une expression de surprise pour la première fois qu’il était là et Le Borgne claudiqua jusqu’à la chaise la plus proche, un rictus au coin des lèvres. Quant à Rose, elle cligna rapidement des yeux, abasourdie et peu sûre de ce qu’elle venait d’entendre.

« … Leopold… est mort ?
- Oui, Madame, confirma-il. La maladie l’a emporté cet après-midi.
- … Oh… Vraiment… ?
- Vous êtes le dernier membre de la branche principale de la famille royale. Cela fait de vous l’héritière du trône de Sion.
- Euh… puis-je m’asseoir ? Parce qu’apprendre la mort de Leopold est une chose. Et ce que vous m’annoncez là en est une autre. Je… baigne dans la confusion. Et je vous en prie, levez-vous. »

Les jambes flageolantes, Rose passa derrière Le Borgne pour aller s’asseoir avec précautions. Elle était complètement sonnée par la nouvelle. Leopold était mort, elle était donc libre. Rien que cela suffisait à lui hotter un lourd poids des épaules. Mais en plus de cela, elle devenait reine. Si elle n’avait pas été autant plongée dans la torpeur, elle aurait pu plaisanter avec Le Borgne pour lui demander si son destin avait vu venir ce coup-là.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Ven 17 Avr - 9:47

Chapitre Huit

A partir de ce moment, tout était allé très vite pour Rose, à qui il n’était pratiquement rien arrivé en trois ans. Deux voitures tirées par des chevaux attendaient à l’extérieur et on avait demandé aux jeunes femmes de ne prendre que le strict nécessaire avec elles pendant leur voyage jusqu’à la capitale. On avait d’ailleurs proposé à Jane et Denise de monter dans la seconde voiture afin que le marquis puisse discuter avec la nouvelle reine de ce qu’il allait se passer dans l’immédiat. Voyant l’occasion de terminer leur nuit, elles ne se firent pas prier et montèrent à l’intérieur dès qu’elles eurent revêtu leurs plus belles robes. Haakon attacha ses affaires et celles du Borgne sur le toit de la première voiture et prit place à côté du cocher qui apparut impressionné par la carrure imposante du Nordique barbu. Ne possédant quasiment rien et sachant qu’elle aurait de nouveaux vêtements, autres que les robes usées qu’elle avait l’habitude de porter, Rose ne prit que peu d’objets ; un sac en bandoulière suffit d’ailleurs pour tout contenir. Moins euphorique que ses demoiselles de compagnie, la jeune femme traînait presque les pieds. Au beau milieu d’une nuit qu’elle avait pensé ordinaire, c’était une page de sa vie qui était en train de se tourner. Et quelque part, elle ne pouvait s’empêcher de redouter que tout ceci n’était qu’un piège. Leopold était mort, elle était reine. Tout cela était si soudain, semblait si facile. La dernière à sortir de la maison, elle souffla sur les chandelles pour en éteindre les flammes et ferma la porte précaire de la maison derrière elle. Le Borgne l’avait attendu à l’extérieur, devant la première voiture dans laquelle elle était attendue par le marquis. Devant le portail de l’enclos, Rose fit une pause. Un pas de plus et elle se trouvait hors des limites qui lui avaient été imposées pendant ces trois dernières années. Un pas de plus et c’était la liberté. Le Borgne la regardait et ne disait rien, la soutenant dans le silence. Puis, telle une enfant intrépide, elle sauta à pieds joints pour passer l’enclos. La neige avait craqué sous ses pieds dans un bruit étouffé. Cela n’avait l’air que d’un petit pas. Mais aux yeux de Rose, c’était pour ainsi dire tout.


Lorsqu’elle s’approcha de la première voiture, Le Borgne lui demanda si elle voulait qu’il l’accompagne ou s’il prenait place aux côtés du cocher de la seconde. Rose admit préférer qu’il soit présent, elle ne se sentait pas encore à l’aise à l’idée de se retrouver seule avec un noble de Sion alors que jusqu’à hier encore, son existence n’était même pas reconnue au château. Il l’aida donc à monter dans la voiture puis s’installa à côté d’elle sur la banquette, le Marquis de Grand-Sion étant assis tout seul sur la banquette opposée. Avec ses joues pleines et les boucles blondes de ses cheveux, il avait l’air plutôt jeune et innocent. Peut-être avait-il hérité du titre récemment.

« J’imagine que vous avez de nombreuses questions, supposa-t-il à l’attention de Rose qui n’avait rien dit depuis que les chevaux avaient commencé à avancer. Et je pourrai certainement y répondre.
- De quoi Leopold est-il mort ? demanda-t-elle sans tarder, comme cherchant à s’assurer que tout était bel et bien réel.
- Une sorte de gangrène du cœur, si j’ai bien compris.
- Ah bon ? réagit Le Borgne en passant sa main dans sa barbe hirsute. Je ne savais pas que cela existait.
- Ah parce qu’en plus il avait un cœur ? s’étonna-t-elle avec de grands yeux ronds. Quoiqu’il en soit, j’ai tout de même du mal à réaliser qu’il est mort…
- Vous êtes désormais libre mais vous aurez beaucoup à faire à partir de maintenant. Vous devenez reine alors que vous n’avez jamais été élevée pour monter sur le trône un jour. Et vous n’avez aucune influence politique. Puis—
- Je sais, affirma-t-elle avec sérieux. Ma position sera fragile. Je suis une femme, je suis illégitime, je suis inexpérimentée. Mais si j’abdiquais, je serais à nouveau enfermée, par mon successeur cette fois-ci, par crainte que je ne veuille récupérer la couronne. Vous savez, quand on passe trois ans loin de tout, on a le temps de réfléchir et d’imaginer toutes sortes d’hypothèses.
- C’est ce que je constate. »

Thomas Doley marqua une pause, considérant Rose avec attention alors qu’elle essayait de voir le paysage nocturne par la fenêtre. Après tout, la dernière fois qu’elle avait voyagé remontait à loin. Toutefois, elle apparaissait étrangement lucide et sereine pour quelqu’un à qui on venait d’annoncer qu’elle allait monter sur le trône alors que sa situation était bien différente la veille au matin. Contrairement à elle, ses demoiselles de compagnie avaient paru toute excitées à l’idée de se mettre en route pour le château. Leur réaction apparaissait plus normale. Mais qu’est-ce qui représentait la normalité pour Rosemary, Duchesse de Silderys ? Ou plutôt Sa Majesté la reine, comme il convenait de l’appeler dorénavant. Avait-elle au moins réellement conscience de ce qu’il lui arrivait ? Le marquis de Grand-Sion avait l’air jeune mais sa position faisait de lui quelqu’un de rompu à la politique du château, il avait été élevé pour tenir ce rôle. Et bien entendu, avant de venir chercher Rose, il s’était entretenu avec les généalogistes de la couronne afin d’être certain de savoir à qui il devrait s’adresser pour remplacer Leopold sur le trône. Et bien qu’illégitime d’un point de vue légal, Rose demeurait le nouveau monarque de Sion. Ils avaient été catégoriques là-dessus.

« Votre Majesté ? l’appela-t-il sans obtenir de réponse, avant de recommencer. Votre Majesté… ?
- Oh, il s’agit de moi, réalisa-t-elle soudainement. Je suis navrée, je vais devoir m’y habituer.
- Avez-vous une idée de ce que vous voudriez faire en priorité ? reprit-il. J’aurais quelques suggestions mais je suis curieux d’écouter ce que vous avez en tête.
- Hmm… Avant de décider quoi que ce soit, je pense qu’il serait plus judicieux que je prenne connaissance de la situation du royaume. Dans ce cas, je préfèrerais consulter les conseillers pour qu’ils me donnent un rapport demain… Non, après-demain. Je vais avoir besoin de me familiariser avec le château et les usages les plus importants. Je n’aurai pas l’air très crédible si j’arrive en retard parce que je me suis perdue.
- Vous ne pourrez pas vous perdre, vous serez toujours accompagnée.
- Vraiment ?
- Oui. Par une bonne dizaine de personne, au minimum.
- Pardon ? s’étonna-t-elle, estomaquée. Et pourquoi cela ?
- Certains pour vous assister, lui expliqua Le Borgne. Certains pour votre sécurité. Et d’autres viendront se greffer seulement parce que ce sont des courtisans.
- Je n’aime pas cela, décréta-t-elle. Et je n’ai pas besoin d’autant de monde pour le moindre de mes déplacements.
- Pour les courtisans, c’est remédiable mais ce sont de vrais pots de colle, vous aurez du mal à vous en défaire. Quant aux autres, ils ne sont pas négociables.
- En effet, confirma le marquis. Voilà autre chose dont vous devrez aussi vous habituer. »

Rose fronça les sourcils. Elle avait bien disposé d’une petite cour dans son ancien domaine mais elle n’était pas encore une adulte capable de prendre ses décisions à l’époque. Etre suivie en permanence par un troupeau de personnes ne s’annonçait pas comme une perspective qui l’enchantait.

« Je suppose qu’il va aussi falloir organiser les funérailles de mon prédécesseur… ? demanda-t-elle sans grand enthousiasme.
- Tout l’a déjà été avant sa mort, annonça Thomas Doley. Il voulait être enterré rapidement. Et tout sera d’ailleurs terminé lorsque nous arriverons à la capitale.
- Ne dois-je pas assister aux funérailles ?
- Le roi Leopold a expressément demandé à ce que son successeur n’y assiste sous aucun prétexte.
- Tant mieux, je n’avais pas envie d’y aller de toute façon. »

La jeune femme s’installa plus confortablement et se mit longuement à discuter avec le marquis des points qu’elle devait connaître concernant la vie au château. A côté d’elle, Le Borgne fermait les yeux mais demeurait éveillé, hochant quelques fois la tête lorsque Rose lui demandait si telle ou telle pratique était normale. Quitter la petite maison située au milieu de nulle part lui allait très bien, il commençait vraiment à ne plus pouvoir tenir en place dans cette ruine que Haakon s’était donné du mal à retaper pour qu’ils y passent des temps moins durs.




Il sembla à Rose qu’elle s’était endormie car elle avait fermé les yeux un instant, et lorsqu’elle les avait ouvert, la lumière du soleil l’avait éblouie. A présent, elle pouvait voir le paysage défiler lentement devant ses yeux alors que les deux voitures tirées par les chevaux avançaient prudemment sur le chemin cahoteux. C’est alors que la jeune femme prit conscience de son apparence. Dans l’abrutissement de la nouvelle qui l’avait réveillée et dans la hâte du départ, elle avait choisi une robe des plus quelconques et dont l’ourlet était usé ; elle ne s’était pas coiffée non plus et sa longue chevelure châtain était un amas de fins cheveux emmêlés et frisottés. Avec ses doigts, elle les coiffa comme elle put en regardant le paysage d’un air absent. En face d’elle, le Marquis de Grand-Sion lisait un recueil de poèmes et ne semblait pas être perturbé par les secousses de la voiture dans sa lecture. A côté de Rose, Le Borgne était, quant à lui, en train de tailler dans le même morceau de bois que d’habitude avec son canif. Cela devait faire un bon mois qu’il en tirait de petites boules qu’il sculptait ensuite pour leur donner un bel arrondi et finalement les percer en leur centre. Lorsque la jeune femme s’était aventurée à lui demander pourquoi il faisait cela, il avait répondu qu’une superstition dans son pays voulait que s’il le lui révélait, cela lui porterait malheur. Autant dire que c’était une façon plus polie de lui demander de se mêler de ses affaires.

« Tous les gens de votre pays savent-ils faire ce genre de chose ? ne parvint-elle pas à se retenir de poser la question.
- Pas forcément. Les gens de l’extérieur nous voient comme un peuple qui ne produit aucune œuvre artistique. Trop occupés à faire la guerre, paraît-il. Ce n’est pas entièrement faux. Toutefois, nous n’exerçons pas l’art sous la même forme que vous, tout simplement. Par exemple, nous personnalisons beaucoup les objets qui nous appartiennent. Ils prouvent, qu’à un moment de l’Histoire, nous avons été là.
- Il y a de cela, confirma le marquis en levant les yeux de son livre avant de prendre un léger ton de reproche, et aussi le fait que les Nordiques ne sont pas enclins à exporter leur art. Ce n’est pourtant pas faute de proposer beaucoup d’argent. Votre roi est d’ailleurs particulièrement pointilleux sur ce fait alors qu’on lui attribue l’un des mécénats les plus importants des royaumes Nordiques.
- Il veut éviter une mercantilisation de l’art sous toutes ses formes et valoriser nos racines culturelles. Ce sont ses propres mots. Je ne m’intéresse pas vraiment à ce genre de choses, pour tout vous dire. »

Pour sa part, Rose n’était pas vraiment ce qu’on pouvait appeler une artiste. Les femmes de Sion entretenaient généralement quelque talent dans le domaine des arts comme la poésie, la musique ou la peinture. Elle n’avait de prédisposition pour aucun de ces derniers, préférant stimuler son raisonnement au cours d’une longue discussion argumentative ou d’une partie d’échecs ; ou même cuisiner, bien que l’apparence de ses plats laissait à désirer malgré leur goût délicieux. En tout cas, elle n’avait jamais entendu parler d’art Nordique. Il faut dire que ce n’était pas très répandu, et certainement pour une bonne raison d’ailleurs.

Même si elle ne le montrait pas, l’idée de se rendre à la capitale angoissait Rose quelque peu. Elle n’y était jamais allée, et c’était en reine qu’elle allait y poser les pieds pour la première fois. Sa vie allait être désormais bien différente de celle qu’elle avait toujours vécu et elle savait déjà qu’elle aurait un peu de mal à s’y adapter. Mais ce qu’elle redoutait le plus, c’était que sa nouvelle position ne l’enchaîne d’une façon ou d’une autre, comme si elle était à nouveau tenue captive. Excepté que la prison serait plus bien grande cette fois. Rose, loin d’être bête et naïve, savait qu’il lui faudrait s’imposer dès le départ, ne pas se laisser marcher sur les pieds par cette noblesse qui ne tarderait pas une seconde à faire d’elle son pantin, sa reine fantoche.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Ven 17 Avr - 9:50

Chapitre Neuf

Deux jours plus tard, Rose faisait les cent-pas dans le vestibule de la Chambre du Conseil. Tout le monde était à l’intérieur et n’attendait plus qu’elle. Ses jambes tremblaient, son estomac se nouait et son cœur palpitait dans sa poitrine. Sa première réunion en tant que reine auprès de ses conseillers l’angoissait terriblement. Elle avait tenté de s’y préparer psychologiquement dès son arrivée au château mais l’appréhension avait irrémédiablement pris le dessus. Elle était vêtue d’une robe plus jolie que tout ce qu’elle avait jamais porté malgré l’obligation qu’elle soit sobre (contrairement aux critères habituels du château) et noire car il était coutume pour le nouveau monarque de porter le deuil pour le précédent pendant une semaine. Ses cheveux étaient attachés en un chignon tressé suffisamment bas pour effleurer sa nuque à chaque fois qu’elle tournait la tête. Son apparence soignée aurait dû accroître sa confiance en elle, mais rien n’y faisait. Elle savait que cette réunion déterminerait en grande partie ce que ces personnes penseraient d’elle ; elle savait qu’elle devait s’affirmer si elle ne voulait pas se retrouver acculée par leur volonté. Faire bonne impression n’était pas toujours facile et cela l’était encore moins si l’on doutait de soi.

Le jour de son arrivée, Leopold avait déjà été enterré, comme le lui avait annoncé le Marquis de Grand-Sion. En posant les pieds sur les marches du château, Rose avait été accueillie par une foule silencieuse de nobles, de soldats et de domestiques. Elle avait alors eu l’air d’une paysanne avec sa robe usée et sa coiffure peu soignée, mais elle avait malgré tout gravi les marches la tête haute, suivant Thomas Doley comme si sa vie en dépendait, sans prononcer le moindre mot. Il l’avait conduite jusque dans ses appartements où un groupe de domestiques en uniforme l’attendaient avec impatience pour s’occuper d’elle sans tarder. Jane et Denise avaient quant à elles été chaleureusement accueillies par leurs parents sur le parvis et les avaient rejoints pour enfin rentrer à la maison. Pour ce qui était d’Haakon et Le Borgne, on les avait accompagnés dans des appartements réservés aux invités du monarque, et Rose n’avait eu l’occasion de les rencontrer qu’au moment du repas. A sa propre demande, on l’avait assaillie d’informations à connaître absolument concernant la vie au château, comme le marquis avait commencé à le faire sur le trajet. La première nuit fut en revanche bien plus difficile. Rose n’avait pas réussi à beaucoup dormir alors qu’elle était déjà fatiguée par la nuit précédente qu’elle n’avait pas pu terminer. De la fenêtre de sa chambre, elle avait contemplé les innombrables lumières de la capitale et aperçu le découpage des reliefs de l’horizon faiblement éclairés par la lumière de la pleine lune. Elle gouvernait à présent sur tout ceci et bien plus encore ; réaliser cela l’avait remplie d’un sentiment oppressant de solitude.

Alors qu’elle passait en revue tout ce qu’on avait tenté de lui enseigner depuis son arrivée, Rose entendit un claquement régulier qui lui était devenu familier au cours de ces dernières semaines. Il s’agissait bien entendu de la démarche du Borgne, aidé de sa canne dont le son résonnait dans l’antichambre. Il s’approchait de la jeune femme tandis qu’Haakon attendait au niveau de la porte, toujours aussi raide qu’un piquet. Même s’il séjournait désormais au château, Le Borgne entretenait toujours un style personnel quant à son apparence toujours aussi brouillonne et la terre qui recouvrait ses doigts et son visage par endroits. Quand on lui avait demandé de laver cette boue sur sa peau, il avait rétorqué que c’était un remède contre le vieillissement de la peau. Personne n’avait osé insister, intimidé par le ton sans appel qu’il avait employé.

« Je me doutais que je vous retrouverais ici à piétiner le carrelage, soupira-t-il. Qu’est-ce qui vous tracasse ?
- Et s’ils me détestent ?
- N’avez-vous pas un proverbe qui dit : qu’ils aillent au diable ?
- Ce n’est pas aussi simple, bredouilla-t-elle.
- Ah vraiment ? Alors dîtes-moi qui vous êtes.
- Ce n’est pas le moment de jouer aux devinettes.
- Tout autant que de compter les dalles sur le sol. Dîtes-moi qui vous êtes.
- Savez-vous que vous avez une drôle d’habitude de vous répéter ?
- Dîtes-moi qui vous êtes, bon sang. De qui est-ce la faute si je me répète ? »

Rose poussa un soupir, quelque peu agacée par le comportement du Borgne. Elle n’avait pas la patience de supporter ses excentricités en cet instant-même. Toutefois, elle préféra céder, elle savait qu’il était toujours le plus têtu d’eux deux.

« Je suis Rose.
- Quoi ? C’est tout ? Il faut vraiment que je vous mâche le travail, ma parole. Bon, vous êtes Rose. Et quelle est votre fonction ?
- Je… je suis reine… ?
- Exactement. Vous êtes la reine de Sion. Tous ces gens qui vous attendent sont vos sujets et ils ne vont pas vous manger ; ce pays n’a aucune pratique cannibale connue à ce jour. Donc vous allez rentrer dans cette salle et faire ce que vous avez à faire.
- Et s’ils ne sont pas d’accord avec ce que j’aurai à dire ? »

Le Borgne roula des yeux en soufflant légèrement d’exaspération. Puis il s’approcha de Rose pour lui répondre sur le ton de la confidence.

« Je vais vous dire ce que j’ai dit à Siegfried lorsqu’il était dans la même situation que vous : vous êtes à la tête de ce Conseil, c’est à vous que peut revenir la décision finale si vous vous y prenez assez habilement. Donc si quelqu’un s’oppose à vous sur quelque chose auquel vous tenez plus que tout, restez calme, désignez-le du doigt pour que tout le monde se tourne vers lui et fichez-le à la porte. Les autres auront trop peur de perdre leur poste pour aller contre votre décision. Il n’y a aucune loi contre cela dans votre pays, j’ai vérifié.
- Et cela a-t-il marché pour le roi Siegfried ?
- Pour sûr. Il se sert encore de cette astuce. »

Puis le vieil homme s’éloigna de Rose afin de rejoindre Haakon et disparaître dans le couloir avec lui tandis que la jeune reine demeurait abasourdie. Non seulement elle était en train de se rendre compte que cette visite impromptue avait calmé son appréhension, mais en plus ce qu’il lui avait confié était loin d’être stupide. Elle s’en voulait d’ailleurs de ne pas y avoir pensé plus tôt.

Elle prit une longue respiration afin de se donner du courage puis se dirigea vers la porte pour pénétrer dans la grande pièce au centre de laquelle trônait une longue table en bois verni sur laquelle jonchaient papiers, livres et plumes. Tous les conseillers rivèrent leurs regards curieux vers elle et ne la quittèrent pas des yeux lorsqu’elle traversa la salle afin de s’asseoir sur l’imposant fauteuil en bout de table : la place du monarque. Rose n’était pas assez grande pour que ses pieds touchent le sol, cette constatation fit s’échanger quelques regards narquois qu’elle préféra ignorer. Puis elle s’éclaircit la gorge et commença à entamer le bref discours que le Marquis de Grand-Sion lui avait suggéré de préparer. Elle se contenta alors de se présenter, d’exprimer son désir de bien faire malgré son inexpérience, puis finalement de demander aimablement l’aide de ses conseillers pour accomplir son devoir. Aussitôt qu’elle eut terminé, l’un des conseillers décréta qu’il fallait renforcer les frontières. Un autre déclara que les caisses du royaume étaient vides. Un troisième se moqua de ce dernier en prétextant qu’il ne savait dire que cela. La conversation battait son plein, comme si Rose n’était même pas là à les regarder d’un air perplexe. Elle aurait espéré bénéficier de l’aide du marquis mais celui-ci était déjà occupé par ses propres affaires. La présence du Borgne lui aurait été secourable, il avait l’art d’intimider les gens rien qu’en jetant un regard mauvais, et rien que d’un seul œil. Toutefois, elle l’entendait encore dans son esprit lui dire qu’elle était la reine, que c’était elle qui commandait. La jeune femme posa alors la main sur l’épais ouvrage sur lequel elle avait prêté serment devant le Conseil, puis la deuxième et le saisit pour le faire tomber lourdement sur la table. Le vacarme que son geste produisit permit à Rose d’attirer l’attention de chacun et de les faire taire par la même occasion.

« Messieurs, je vous ai demandé de vous réunir aujourd’hui pour me faire état de la situation dans le royaume, pas pour vous disputer comme si vous étiez devant les étals d’un marché.
- Nous traiteriez-vous de paysans, s’empourpra un homme au visage gonflé par l’embonpoint, Votre Majesté ?
- Comportez-vous comme tels et je risque de vous prendre pour d’autres personnes, répondit-elle avec verve. Comme vous le savez, j’ai vécu loin de tout presque toute ma vie, je ne sais donc finalement que peu de choses à propos de Sion. Et je ne demande qu’à apprendre.
- Nous sommes justement là pour vous conseiller, Votre Majesté, déclara un autre homme dont le sourire ne plaisait pas à Rose. Vous n’avez pas besoin de tout connaître en détails.
- Bien-sûr que si, justement. Ne suis-je pas la personne qui signe les documents au bout de la chaîne ? De ce fait, je suis désormais responsable des décisions qui sont prises et ce même si elles n’émanent pas de moi à l’origine. »

La voix de Rose était posée, elle s’affichait sûre d’elle. Voilà une chose pour laquelle elle tirait une certaine fierté d’être une aussi bonne menteuse. Intérieurement, elle était en proie à la peur et à la panique. Cette première réunion lui mettait une pression énorme sur les épaules, elle n’accepterait pas d’échouer.

« J’ai confiance en nos capacités. S’il n’y a pas d’argent, nous saurons où en trouver. Si nous avons des problèmes avec nos voisins, nous saurons discuter avec eux afin d’éviter tout malentendu. J’ai conscience que certains d’entre vous ne me font pas confiance ou me pensent incapable de porter la couronne comme il se doit. Mais que ces personnes le veuille ou non, je suis la seule reine que vous avez à votre disposition, vous allez devoir faire avec.
- Mais, Votre Majesté, intervint un troisième conseiller doté d’un visage austère, nous ne pouvons pas laisser l’Est du royaume sans protection. Nos voisins sont prêts à attaquer d’un jour à l’autre. Comme je l’ai dit tout à l’heure, nous devons consolider nos frontières.
- Ne croyez-vous pas que cela les inciterait justement à nous attaquer ? demanda-t-elle avec intérêt.
- Si nous ne le faisons pas, ils marcheront sur notre territoire comme si nous les y invitions !
- Je préfèrerais que nous n’en arrivions pas à une nouvelle guerre. D’après ce qu’on m’a dit, la situation du peuple est à gérer en priorité. Et cela serait difficile s’il fallait que Sion se concentre sur une guerre qui n’apporterait rien de bon.
- Le peuple ? Mais c’est pour le bien du peuple que nous devons consolider nos frontières, pour le protéger.
- Non, je refuse. Envoyez plutôt une délégation pour calmer la situation à l’Est.
- Vous ne comprenez pas !! »

Rose serra les poings. Elle savait qu’elle avait raison. Bien qu’elle n’ait pas passé beaucoup de temps avec son père lorsqu’il était encore en vie, il avait pris soin de lui enseigner comment on déclenchait des guerres et comment on en évitait, en fier guerrier qu’il était. Depuis qu’elle était entrée au palais, ses souvenirs de lui ne cessaient de refaire surface alors qu’elle les avait pensés oubliés à jamais. Silencieusement, elle inspira puis expira pendant que le chahut avait repris. Puis comme le lui avait conseillé Le Borgne, elle leva lentement son bras et tendit l’index en direction du conseiller belliqueux. Comme il le lui avait été prédit, le silence régna subitement et tous les regards se dirigèrent vers la cible de la reine, qui n’exprimait aucune contrariété sur son visage, elle se montrait même étrangement sereine.

« Conseiller, vous n’êtes pas ici pour prendre les décisions à ma place. Puisque vous n’êtes pas d’accord avec ma politique étrangère, je crains que nos divergences ne soient irréconciliables. Je vais devoir me passer de vos services et cela prend effet immédiatement, décréta-t-elle en insistant légèrement sur ce dernier mot. Veuillez quitter cette pièce. Sur le champ. Y aurait-il une autre personne qui ne partagerait pas mon opinion concernant la frontière ?
- Non, Votre Majesté, opinèrent certain d’entre eux.
- Dans ce cas, reprenons. Lequel d’entre vous s’occupe de l’agriculture ? »

Le conseiller limogé, fou de rage, quitta la pièce en maugréant et prit soin de bien claquer la porte derrière lui. Un cri furieux résonna dans l’antichambre mais Rose l’ignora, montrant d’elle l’image d’une reine qui ne se laissait pas marcher sur les pieds et qui savait visiblement plus s’y prendre concernant les affaires politiques que quiconque l’aurait pensé. Il dégageait d’elle une certaine assurance ainsi qu’une compassion indéniable à l’encontre des plus démunis. La jeune femme savourait dans son esprit sa petite victoire et se promit de remercier vivement Le Borgne de ses conseils infiniment précieux.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Ven 17 Avr - 9:53

Chapitre Dix

Au bout d’une semaine, Rose avait commencé à s’habituer à ses devoirs de monarque : elle partageait pour l’instant ses journées entre réunions avec ses conseillers le matin, des après-midis dans la somptueuse bibliothèque du château dans le but de parfaire ses connaissances dans de multiples domaines et des soirées, seule, dans sa chambre pour continuer à étudier. Elle n’avait jamais voulu du trône et ne s’était jamais vraiment vu gouverner sur Sion mais les évènements l’avaient poussée à accepter cette situation. Son tour de force au cours de sa première réunion avait rapidement fait le tour du château et de ses environs, on avait ainsi découvert que la nouvelle reine, malgré sa jeunesse et son inexpérience, n’était pas genre de personne à se laisser dicter sa conduite. Mais contrairement à Leopold qui avait régné sur le pays d’une main de fer, Rose cherchait par tous les moyens à préserver la paix et à améliorer le sort du peuple au sein même du royaume au lieu de chercher à en étendre les frontières.

Puisqu’il s’agissait de sa première semaine de règne et que le royaume était en deuil, la jeune femme n’avait pas eu à recevoir toute la noblesse du royaume et des pays voisins. Cela lui avait permis de se familiariser en douceur avec les coutumes du château, et toutes les autres choses qu’elle devait savoir à présent qu’elle était reine. Cette semaine était passée si vite qu’elle avait à peine eu le temps de voir Le Borgne et Haakon. Il lui était arrivé de les voir se promener dans les jardins du château ; rien de bien différent de ce qu’ils faisaient avant, excepté que le tour de la maison leur prenait bien plus de temps qu’autrefois. Cependant, il y avait bien quelque chose qui avait changé. A plusieurs reprises, elle les avait vus ou entendu se disputer à voix basse dans leur langue maternelle, et le sujet de la discussion avait plutôt l’air sérieux puisque Le Borgne tentait de clore la conversation mais Haakon ne voulait rien entendre et insistait avec obstination. Rose trouvait cela très étrange mais elle savait qu’elle n’aurait probablement pas de réponse si elle posait la question.

Assise à son bureau, elle écoutait Thomas Doley, Marquis de Grand-Sion, lui parler des célébrations qui auraient lieu le lendemain, jour de son couronnement. Ayant connaissance des difficultés financières du château, elle avait expressément demandé à ne pas faire les choses en grand. Et cela l’arrangeait bien puisqu’elle ne s’était pas encore habituée au faste de la vie de cour. En revanche, on ne pouvait pas en dire autant de Jane qui s’était empressée de lui envoyer une lettre chaque jour pour lui dire à quel point elle avait hâte de la revoir au palais. Cela n’avait d’ailleurs guère étonné Rose qui lui réservait une petite surprise, à la fois théâtrale et tout en finesse.

« Je sais que vous souhaitez un couronnement assez modeste, Votre Majesté, mais vous devrez inviter au moins toute la noblesse aux festivités qui auront lieu le soir.
- Est-ce que c’est déplacé si je leur dis qu’ils sont assez riches pour manger chez eux plutôt qu’ici ? osa la jeune femme en levant les yeux du livre qu’elle consultait.
- Oui. Très.
- D’accord, faîtes comme si je n’avais rien dit dans ce cas.
- Vous savez, vous allez devoir vous faire à l’idée que vous allez les côtoyer quotidiennement. Cela fait partie de vos devoirs puisque si vous ne disposez pas d’alliés au sein de la noblesse, votre pouvoir politique s’en ressentira.
- J’ai franchement du mal à faire le lien entre les laisser jouer les pique-assiettes et devoir affronter une guerre civile. Je sais que vous me l’avez déjà expliqué mais c’est juste… ridicule. »

Le marquis la fixait de ce même air un peu pompeux qui le caractérisait tant avec son visage de chérubin. Rose avait tellement l’habitude de le voir la regarder avec cette expression qu’elle avait fini par deviner qu’il désapprouvait ses paroles tout en concédant néanmoins qu’elle n’avait pas entièrement tort. En sa compagnie, elle ne s’embarrassait pas à se montrer diplomate et s’amusait toujours de le voir lui lancer un regard désapprobateur, au point qu’elle le faisait exprès la plupart du temps.

Dans le couloir résonnait le son répétitif d’une canne qui tapait contre le sol marbré. Rose se leva de sa chaise et invita Thomas Doley à repasser la voir en fin d’après-midi pour passer en revue la journée du lendemain ensemble. En sortant de la pièce, il salua Le Borgne qui lui y entrait, suivi d’Haakon dont la carrure impressionnante intimidait encore le marquis à chaque fois qu’il le croisait. Ravie de les voir, elle les accueillit avec un grand sourire et les invita à s’asseoir. Le Borgne refusa, elle s’appuya alors contre son bureau, se demandant la raison pour laquelle ils étaient venus lui rendre visite. Haakon avait l’air tendu, cela inquiétait Rose.

« Je tenais justement à m’entretenir avec vous, commença-t-elle. Maintenant que je suis reine… je… euh, ne peux plus devenir une concubine de votre roi.
- En réalité, il n’a jamais été question que vous deveniez sa concubine, répondit Le Borgne.
- Quoi ? Mais… Et tout ce que vous m’avez raconté sur les Royaumes Nordiques ? Sur vos croyances ? Et toutes ces journées passées à marcher dans la neige ?
- Pour passer le temps. Et faire illusion. Tout ce que Siegfried voulait, c’était vous rendre votre liberté.
- Pourquoi ?
- Le mieux est de lui poser la question.
- Et vous deux, n’allez-vous pas rentrer chez vous désormais ?
- Non. Nous sommes venus pour six mois, nous rentrerons que lorsque ce temps sera écoulé. De toute façon, les eaux du Grand Nord sont gelées et je ne connais qu’un bateau qui puisse les pourfendre : il est à quai au port de Brynhildr.
- Quoi qu’il en soit, vous demeurez les bienvenus au château autant de temps que vous le souhaitez.
- Merci. En fait, je venais vous voir justement pour vous dire que même si vous ne devenez pas sa concubine, le roi Siegfried serait néanmoins ravi de vous rencontrer en tant que reine de Sion.
- J’en serais honorée. »

Le Borgne fit demi-tour, s’apprêtant à quitter le bureau en claudiquant mais Haakon lui attrapa le bras. Il sembla qu’il se montrait insistant puisque le vieil homme tenta de se libérer de son emprise, en vain. Ce dernier demanda à son camarade de le lâcher, celui-ci répondit dans sa langue natale en secouant la tête en signe de négation. Alors s’ensuivit une dispute, juste devant Rose, et dans une langue qu’elle ne comprenait pas. Le volume des voix s’éleva, leur ton aussi. Thomas Doley ne tarda pas à se présenter à nouveau devant le pas de la porte, les intimant de se calmer, qu’ils étaient en présence de la reine. Il n’eut pour unique réponse qu’une porte qui claqua devant son nez, poussée violemment par Le Borgne à l’aide de sa canne, afin que la dispute puisse reprendre de plus belle. Haakon attrapa ensuite le vieil homme par ses vêtements, ce dernier en fit de même et Rose crut bien qu’ils allaient en venir aux mains. A l’extérieur de la pièce, le marquis essayait d’ouvrir la porte mais celle-ci demeurait fermée.

« Oh Seigneur, me voilà enfermé dehors, se lamenta une voix dépitée de l’autre côté de la porte close. Cette situation me rappelle étrangement quelque chose…
- J’ai dit non, Hakkon, gronda Le Borgne. Fin de la discussion.
- Ah parce que c’était une simple discussion, commenta Rose avec sarcasme en croisant les bras. Que vous arrive-t-il tous les deux ? »

Les deux hommes se lâchèrent et firent chacun un pas en arrière. Le Borgne ouvrit la porte coincée comme si elle ne l’avait jamais été. Le marquis allait lui dire quelque chose, sûrement le réprimander pour son comportement, mais le vieil homme ne lui en laissa pas le temps, s’éloignant déjà furieusement dans le couloir à l’aide de sa canne. Resté dans le bureau, Haakon tourna la tête vers Rose, ouvrit la bouche comme s’il s’apprêtait à dire quelque chose mais y renonça aussitôt.

« Auriez-vous des divergences d’opinions ? demanda-t-elle, ce à quoi il hocha la tête en se frottant la nuque. Est-ce à propos de quelque chose d’important ? »

Haakon fit une légère grimace et s’engouffra à son tour dans le couloir d’un pas lourd qui trahissait sa contrariété. Demeurée seule dans son bureau, Rose pinça les lèvres. Ce n’était pas encore aujourd’hui qu’elle aurait la réponse, mais elle savait par expérience qu’elle n’obtiendrait rien en s’obstinant avec ces deux-là. Le Marquis de Grand-Sion revint dans la pièce auprès d’elle en arborant une petite moue boudeuse.

« Doit-on les surveiller, Votre Majesté ?
- Non, ce ne sera pas nécessaire, répondit-elle d’un ton préoccupé. Toutefois, cela m’inquiète un peu, ce n’était pas dans leurs habitudes de se disputer, et encore moins de cette façon.
- Ils pourraient causer des problèmes, évalua le marquis. Ne craignez-vous pas que leurs façons effraient vos invités ?
- Ils sont mes invités, M. Doley. Et je ne m’inquiète pas de ce côté-là, les peuples du Nord ne sont pas aussi sauvages que tout le monde semble se borner à le penser. En un peu plus de deux mois, j’ai beaucoup appris à leurs côtés. Vous pouvez leur faire confiance.
- Comme vous voudrez. »

Rose n’était pas certaine d’avoir convaincu le marquis mais elle savait qu’il était un homme intelligent, qu’il prendrait le temps de bien les connaître au lieu de céder à la facilité des préjugés. Elle était d’ailleurs consternée par le fait que son prédécesseur ait considéré le Marquis de Grand-Sion comme son valet, parce qu’il n’y avait pas d’autre mot. Il n’était pas un serviteur mais un aristocrate qui jouait un rôle important dans la gestion du patrimoine royal. La jeune reine avait tenu à ce qu’il reprenne les fonctions qui lui incombaient. Le prochain à se revoir réhabilité serait le mage qui officiait à la cour pour faire quelques petits tours de magie pour le plaisir des yeux et épater les invités. La magie était perçue négativement en Sion et les mages étaient apparentés à des êtres maléfiques selon les préceptes religieux dont ils étaient baignés depuis très longtemps, mais Rose savait que l’Histoire ne reflétait pas toujours la vérité.

Lorsque le marquis repartit à ses devoirs, la jeune femme prit quelques livres sur son bureau et se dirigea vers la bibliothèque du château pour les ramener. Elle savait qu’elle pouvait demander à un domestique de les rapporter à sa place mais, à vrai dire, les longues marches qu’elle faisait avec Le Borgne lorsqu’elle était encore emprisonnée lui manquaient déjà beaucoup. Toutes les personnes qu’elle croisa en chemin lui firent la révérence, Rose avait encore du mal à s’y faire, cherchant encore quelques fois derrière elle à qui ces gens s’adressaient avec tant de respect.

Dans l’immense bibliothèque dont les murs étaient tapissés d’ouvrages parfois très anciens et sur des sujets difficilement imaginables, Rose aperçut les érudits habituels qui, eux, remarquaient à peine sa présence, comme s’ils étaient dans leur propre monde. Et perché sur une échelle dont elle avait besoin pour remettre en place un recueil traitant de méthodes d’irrigation dans le domaine de l’agriculture, elle trouva un jeune homme aux cheveux d’un roux flamboyant qui apparaissait fasciné par sa lecture. Il manqua d’ailleurs de tomber de l’échelle lorsqu’il posa les yeux sur la jeune femme et qu’il reconnut qui elle était. Il descendit en hâte et effectua une révérence un peu maladroite qui fit sourire Rose.

« Nous ne nous sommes jamais encore rencontrés, Votre Majesté. Je suis Andrew Copperbridge, de la branche secondaire de la famille royale.
- Ah, mon successeur, réalisa-t-elle, véritablement ravie de le rencontrer. Je vous en prie, appelez-moi Rose, nous sommes de la même famille après tout.
- Euh… si vous voulez, hésita-t-il. Néanmoins, je vous conseillerais de ne pas faire ce genre de commentaire en public. Nombreux sont ceux qui considèreraient vos mots comme un sacrilège.
- Ah, les querelles entre les deux branches de la famille… La vôtre doit espérer que je meure jeune et sans enfant si possible. »

Le jeune homme, qui semblait être du même âge que Rose, si ce n’était un peu plus âgé, apparaissait décontenancé par les propos de cette dernière. Fallait-il prendre les paroles de la reine pour du sarcasme ou parlait-elle avec une franchise particulièrement déplacée ? Sa confusion se lisait tant sur son visage que Rose dut se retenir péniblement d’éclater de rire.

« Je ne me moque pas de vous, Andrew, affirma-t-elle en ne pouvant toutefois s’empêcher d’étirer ses lèvres en un large sourire. Je pense que ce n’est pas parce que la famille se dispute pour une histoire de généalogie, et accessoirement pour le trône, que nous devrions ne pas nous entendre.
- Vous tenez vraiment un drôle de discours, constatait-il en demeurant méfiant. Qu’est-ce qui vous dit que je ne voudrais pas prendre votre couronne ?
- M. Doley m’a dit du bien de vous. J’ai foi en son jugement.
- Vous n’êtes pas du tout comme Leopold.
- J’espère bien. J’ai vu son portrait l’autre jour… »

Rose constata avec plaisir qu’elle avait réussi à dérider Andrew Copperbridge, qui était en fait un de ses cousins très éloigné. Il se mit à sourire lui aussi à propos de l’insolence de la jeune femme. Si elle voulait sécuriser sa position et ainsi améliorer ses chances de survie par la même occasion, elle savait qu’elle devait se faire des alliés. Le nombre importait peu, c’était qui elle mettait de son côté qui était l’essentiel. Elle avait le pressentiment que ces précautions finiraient un jour par lui rendre service, voire lui sauver la vie. Elle n’avait aucun moyen d’en être sûr mais elle le ressentait inexorablement. Enfin, il y avait de cela et aussi parce que Thomas Doley le lui avait conseillé.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Ven 17 Avr - 9:58

Chapitre Onze

Le jour de son couronnement, Rose portait une magnifique robe de couleur crème dont le tissu traînait derrière elle sur plus d’une cinquantaine de centimètres. Elle n’avait jamais vu d’ouvrage plus raffiné. Ornée de perles, de rubans et de dentelles, cette robe avait dû causer bien des nuits blanches pour être terminée à temps. Ce n’était pas vraiment le style que Rose préférait mais la couleur uniforme rattrapait le tout à ses yeux. Les domestiques qui l’avaient habillée s’étaient également mises à plusieurs pour déposer sur ses épaules une lourde cape bleue bordée de fourrure blanche tachetée de noir, accessoire traditionnel de tout couronnement non seulement à Sion mais aussi dans les royaumes voisins. Alors que la jeune reine aimait d’ordinaire discuter avec les domestiques afin de rendre sa préparation quotidienne moins pénible, elle n’avait pas prononcé un seul mot ce matin-là. Elle répétait dans sa tête tout ce qu’elle allait devoir faire au cours de cette très longue journée, et, au fond d’elle, Rose ne pouvait s’empêcher de se sentir abasourdie. En quelques jours, elle était passée d’une prisonnière décoiffée et mal vêtue à l’image que lui renvoyait le miroir, celle d’une belle jeune femme qui s’apprêtait à se voir déposer une couronne sur la tête.

Dès qu’elle entra dans la cathédrale du château, la plus grande de Sion, Rose se sentit comme déconnectée de la réalité. Ses jambes la faisaient avancer au rythme convenu, son menton restait levé pour souligner son port altier et ses yeux fixaient droit devant elle. La jeune reine passait devant des rangées de personnes installées sur des dizaines de bancs, tous les regards étaient tournés vers elle mais c’était comme si elle ne les voyait pas. Le son de l’orgue résonnait puissamment dans ses oreilles et la cape semblait peser plus lourd sur ses épaules à chacun de ses pas. C’était le moment, le point de non-retour. A partir de ce jour, Rose devenait véritablement reine, et ce jusqu’à sa mort. Alors qu’elle atteignait presque l’autel où le plus haut dignitaire religieux l’attendait pour procéder à la cérémonie, elle se demandait si tous ses prédécesseurs avaient ressenti ce sentiment oppressant. Elle était désormais responsable d’un grand nombre de vies, son devoir faisait qu’elle ne vivait désormais plus seulement pour elle. Elle avait un peuple à protéger. Comment se serait senti son père s’il avait pu accéder au trône ?

Rose écoutait à peine la lecture du texte traditionnel de couronnement. Elle faisait face à des ecclésiastiques qui se demandaient certainement quel genre de reine elle serait et combien de temps elle resterait sur le trône. L’esprit complètement ailleurs, elle laissait ses pensées s’égarer vers des souvenirs. Tous les moments passés avec son père lui revenaient avec force et d’une exactitude dont elle ne se serait jamais cru capable. Rose avait toujours cru ne jamais avoir été préparée à devenir reine. Mais elle réalisait peu à peu qu’elle s’était trompée. Maintenant qu’elle était adulte et qu’elle était en train de vivre ce moment, elle se rendait compte que chaque visite de son père, bien que rares, servait un but précis. Il lui avait conté l’histoire du royaume ; il lui avait parlé des guerres, il l’avait fait s’intéresser au commerce, à l’agriculture, à l’artisanat ; il lui avait même appris à se servir d’une arme à feu et à monter à cheval ; ils avaient joué aux échecs, aux cartes, aux devinettes. Même si tout cela demeurait banal en apparence, Rose était confrontée au fait qu’elle s’était trompée. Le prince Arthur était pourtant toujours apparu si insouciant quant à son avenir, ses seules préoccupations n’avaient semblé n’être que la guerre et la chasse.

Une fois la lecture terminée, on la fit asseoir sur un trône d’or massif puis on lui donna dans une main le sceptre symbole du pouvoir royal, puis un épais ouvrage dans l’autre, symbole de ses actes futurs en accord avec les préceptes religieux de Sion. Elle faisait désormais face à tous les invités à la cérémonie. La cathédrale étant un édifice immense, c’était à croire que tout Sion avait été invité mais il ne s’agissait là que de la noblesse et des hauts dignitaires religieux, miliaires, politiques et étrangers. Enfin, on lui posa sur la tête une lourde couronne d’or et de joyaux. Et une nouvelle lecture cérémonieuse s’ensuivit, la dénommant comme étant Rosemary, Reine de Sion par la grâce du Créateur. Cherchant du regard parmi la foule des invités, elle trouva Thomas Doley, en compagnie de son épouse, puis Jane un peu plus loin accompagnée de ses parents qui avaient l’air aussi avenants qu’elle. Toutefois, elle ne trouva pas Denise, qui devait être assise trop loin pour qu’elle puisse la distinguer. Toute la branche secondaire de la famille royale avait été invitée, à la surprise générale, et Rose n’eut aucun mal à repérer la chevelure rousse et désordonnée d’Andrew, son successeur. Elle avait également invité Haakon et Le Borgne mais ce dernier avait poliment décliné l’invitation, attestant que leur différence de foi les rendrait mal à l’aise au sein de la cathédrale et qu’ils n’aimaient pas se trouver au milieu d’une telle foule. Haakon avait approuvé d’un signe de tête les arguments de son camarade.

Puis Rose se leva au résonnement des trompettes et fit le chemin inverse, accompagnée par la lourde mélodie qui s’extirpait de l’orgue avec puissance. Elle se dirigeait lentement vers la sortie de la cathédrale, étrangement plus légère qu’à l’aller alors qu’elle portait dans ses mains deux objets massifs, sans parler de sa couronne.




Après un bref repas, Rose se changea pour adopter une tenue plus simple, une robe de couleur prune seulement ornée de quelques perles, ce qui demeurait très léger selon les critères sionois, et elle troqua sa lourde couronne pour une tiare en argent ornée d’une demi-douzaine d’améthystes. Selon son emploi du temps, elle devait passer l’après-midi dans la salle du trône où elle recevrait chacun son tour la plupart des aristocrates du royaume, ainsi que quelques dignitaires étrangers. De nombreuses personnes étaient donc attroupées dans la salle et discutaient entre elles, jetaient des regards à la reine pour certainement échanger leurs avis sur le nouveau monarque de Sion dont le trône était si haut que ses pieds ne touchaient pas le sol. Assis sur l’un des bancs placés contre le mur, Le Borgne et Haakon étaient assis et ne prononçaient pas un mot. Leur présence intriguait les autres invités. Il faut dire que la visite de Nordiques était rare en Sion.

Rose ne se contentait que d’échanger quelques mots avec les personnes qui lui étaient présentées, sachant qu’elle ne se souviendrait probablement pas d’un dixième de toute cette foule. Lorsque ce fut au tour des Elliot, la famille de Denise, elle se leva de son siège, profitant de l’occasion pour discrètement demander à un domestique si elle pouvait avoir un repose-pied car ses jambes commençaient à s’engourdir en se retrouvant ainsi suspendues. Puis elle se dirigea vers son amie pour la prendre dans ses bras. A présent qu’elle avait retrouvé les siens, Denise avait meilleure mine et son sourire était toujours aussi chaleureux malgré sa condition de noble sans le sou. Honorés par une telle démonstration d’amitié venant de leur souveraine, les parents de Denise se fondirent en une révérence des plus profondes.

« Je vous en prie, relevez-vous, les implora-t-elle en les aidant à le faire. Denise a été un soutien sans faille pendant ces trois années d’exil. Je sais que cela a dû être dur pour vous de vous séparer d’elle si longtemps.
- C’est que... Denise a tenu à vous suivre à ce moment-là, expliqua son père. Je n’étais pas vraiment pour cette décision. »

Rose se réinstalla sur son trône et posa ses pieds sur le repose-pied qu’elle avait pu obtenir entre temps, adressant un sourire chaleureux à Denise.

« Et parce qu’elle a été une compagne infaillible, je compte bien lui rendre la pareille. Le contexte économique du royaume ne me permet toutefois pas grande liberté, mais il y a une chose que je peux transmettre à votre fille sans que personne ne puisse s’y opposer.
- Votre Majesté… ? hésitait son père d’un voix fébrile.
- Denise Elliot, l’appela-t-elle de façon solennelle et suffisamment fort pour que toute la salle ou presque puisse l’entendre. Je fais de vous la nouvelle Duchesse de Silderys, un titre qui vous permettra de vous marier selon votre guise, sans que votre rang social ne soit jugé inférieur parce que je sais que vous avez toutes les qualités requises pour faire une bonne épouse pour tout seigneur œuvrant sous la bannière de Sion. Bien entendu, les rentes qui y sont attribuées seront vôtres, bien qu’elles soient plutôt maigres puisque Silderys n’est plus une véritable province sionoise mais elles demeurent un complément de revenus acceptable pour vous et votre famille. Je vous convoquerai d’ici quelques jours pour les formalités qui officialiseront l’obtention de votre titre. »

Le couple Elliot et tous leurs enfants, du moins les plus grands puisqu’ils avaient laissés les plus jeunes à la maison, fixaient la reine d’un air hébété. Un titre de duchesse pour Denise était une grande faveur pour eux. On avait donné ce titre à Rose dans le seul but de ne l’humilier que davantage mais elle savait que Denise en aurait une bien meilleure utilité et qu’elle le méritait. Sa compagnie n’avait pas toujours été des plus stimulantes, mais elle avait demeuré volontaire et optimiste durant ces trois années d’exil. Ravie d’apporter tant de joie aux Elliot, Rose étirait ses lèvres en un large sourire chaleureux.

Après que la famille fut repartie auprès de la foule, la jeune femme vit les Richmond se présenter devant elle. Alors que les parents étaient déjà dans leurs plus beaux apparats, Jane s’était surpassée avec une robe fort élaborée et riche en motifs et textures. Si bien que Rose en demeura perplexe l’espace de quelques secondes. Elle l’avait toujours trouvée un peu délurée en matière de mode mais là, cela dépassait tout ce qu’elle avait pu voir. Jane affichait un petit sourire suffisant ; certainement espérait-elle être également récompensée pour ses loyaux services, et qu’elle aurait droit à un cadeau des plus grandioses puisqu’elle estimait qu’elle valait toujours mieux que Denise. Rien que cette pensée déclencha un petit rictus au coin des lèvres de Rose qui avait hâte de mettre sa petite vengeance perfide à exécution. Elle échangea toutefois un regard avec Le Borgne avant de prononcer le moindre mot, il semblait lui aussi attendre ce moment puisqu’il en avait plus ou moins été l’instigateur étant donné qui lui avait ouvert les yeux sur la véritable loyauté de cette jolie poupée blonde à la robe au concept étrange qui faisait mal aux yeux.

« Jane… Ou plutôt mademoiselle Richmond, se corrigea-t-elle alors que l’intéressée l’observait avec un regard plein d’espoirs. Vous voilà à la cour, comme vous l’avez toujours voulu.
- En effet, Votre Majesté, affirma-t-elle dans une révérence. Je vis un véritable rêve.
- Personnellement, je préfère m’en tenir à la réalité, c’est plus sûr. Les rêves ont la fâcheuse tendance à s’évanouir dès que l’on se réveille.
- Je ne suis pas sûre de comprendre ce que vous voulez dire.
- Cela n’a pas d’importance, ce n’est pas ce dont je voulais parler de toute façon. Monsieur et Madame Richmond, j’ai été particulièrement surprise par la quantité de lettre que votre fille écrivait chaque jour au cours de ces trois dernières années. Surtout à sa marraine Madame De Weasel. »

Rose se délecta à ce moment-là de remarquer comme une fissure dans le sourire angélique de Jane. Puis elle s’éclaircit la gorge et reprit en augmentant le son de sa voix afin d’être entendue alors qu’elle empruntait un ton détaché.

« D’ailleurs, j’ai trouvé des lettres étant destinées à cette dame, ici au château. C’est plutôt surprenant, ne trouvez-vous pas?
- Ah ? se contenta d’articuler Jane qui commençait à blêmir.
- Oui. Enfin bon, je savais où chercher puisque je suis au courant depuis quelques temps que votre échange épistolaire n’était pas destiné à votre marraine mais à feu le roi Leopold. Et pour quoi ? Tout ce faste ? Se montrer dans des robes qui n’ont aucun sens mais que l’on porte seulement parce que c’est la mode ? »

Les murmures allaient bon train dans la foule. Sachant la position d’adversaire entre Rose et Leopold, Jane ne s’était pas montrée des plus loyales, et pour des motifs vaniteux qui plus est.

« Quoi ? Mais…. Absolument pas, Votre Majesté, tenta Jane dans un élan de fierté. C’est impossible.
- Je n'en suis pas si sûre, le contenu de ces lettres était très clair. Un conseil la prochaine fois que vous voulez trahir quelqu’un : il est préférable d’écrire dans un langage codé.
- Oh je t’en prie, Rose ! Tu sais bien que c’est faux, jamais je n’aurais fait cela. J’ai toujours été ton amie, s’insurgea-t-elle en oubliant toute forme de déférence. Est-ce que c’est ce vieil homme qui t’a raconté ces histoires ? Il ne m’a jamais apprécié de toute façon.
- J’ai pourtant ces lettres avec moi. »

Les parents de Jane, terriblement confus devant cette situation, virent la reine se lever de son trône et sortir d’un réticule en velours un épais paquet de lettres pliées et relié par un ruban rose sur lequel elle tira pour le dénouer. Puis elle ouvrit une lettre et en lut deux phrases particulièrement odieuses qui racontaient une journée ordinaire tout en qualifiant Rose de mal née et Denise de fille de rang inférieur alors qu’elle était aussi noble que Jane. Cette dernière était par ailleurs en train de pâlir à vue d’œil. Puis Rose lança la lettre en l’air, sur laquelle Jane se jeta pour la dissimuler, comme si cela allait effacer son existence. Rose ne se retint pas de donner des extraits d’une seconde, puis d’une troisième tout en lançant en l’air d’autres lettres qu’elle n’avait pas encore partagé avec son public. Il y en eut tant au bout d’un moment que Jane ne put toutes les rattraper. Rose s’amusait comme une petite folle, faisant pleuvoir des lettres dans la salle du trône jusqu’à ce qu’elle n’en ait plus en main. Ainsi, tout le monde put témoigner de la duplicité de la demoiselle derrière ses grands airs de noble fortunée. Et ce furent bientôt des murmures d’indignation qui résonnèrent dans toute la salle.

« Pourquoi me fais-tu cela ? la gronda Jane, excédée. Je t’ai donné trois ans de ma vie ! Tu n’es qu’une ignoble ingrate !
- Voilà donc votre vrai visage, Mademoiselle Richmond. Pas aussi splendide que le joli minois que vous ont donné vos parents. Et à en voir l’expression du leur, je dirais qu’ils étaient au courant de votre double-jeu. Vous disiez vivre un rêve mais le vôtre est justement en train de s’évaporer telle l’eau dans une casserole d’eau sur le feu. Mais que pourriez-vous en savoir puisque vous n’avez pas même contribué à la vie domestique pendant ces trois années que vous prétendez avoir donné ?
- Ha ! Alors là, ce n’est certainement pas à une petite bâtarde de campagne de me faire la morale ! Dire que c’est ça qui gouverne à présent sur Sion !
- Mieux vaut ne rien dire plutôt que de donner une nouvelle preuve de culpabilité puisque c’était exactement comme cela que Leopold m’appelait. Je suis la reine de Sion, tout le monde va devoir faire avec, même vous. Je devrais agir à propos de votre insolence mais puisque vous avez donné trois années de votre vie, Mademoiselle Richmond, je me contenterai seulement de vous bannir, vous et votre famille, de la cour de Sion jusqu’à ce que je change d’avis. Et comme je suis une personne rancunière, cela risque de durer longtemps.
- Quoi ?!
- Il suffit Jane, la gronda sa mère, tu en as assez fait. Partons !
- Mais Mère… ! »

Les Richmond n’attendirent pas de voir leur sanction s’alourdir et quittèrent la salle du trône sur le champ, avec Jane qui agissait comme une furie puisque, d’après elle, sa place était à la cour. Rose poussa un lourd soupir de soulagement et reprit place sur son trône. Cette délicieuse vengeance n’avait rien de totalement grandiose mais détruire socialement Jane était le genre d’attaque bien propre qui se révélait indubitablement efficace. Et elle se félicitait d’ailleurs d’être parvenue à garder son calme. Rose se sentait libérée d’un poids, un peu comme quand elle retirait ses bottes après toute une journée de marche. Avant que d’autres personnes lui soient présentées, elle ne manqua pas d’échanger un nouveau regard avec Le Borgne qui hochait la tête en signe d’approbation, ce à quoi elle lui répondit par un sourire complice.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Ven 17 Avr - 10:02

Chapitre Douze

Le soir venu, les festivités se déroulèrent dans une immense salle de bal au sein même du château. Pour l’occasion, Rose avait dû se changer une nouvelle fois pour revêtir une robe de soirée en soie bleu outremer parsemée de petites pierres qui étincelaient au contact de la lumière et elle portait désormais dans ses cheveux une tiare en argent ornée de saphirs et de diamants. Lorsqu’elle avait tenté de rechigner à propos de sa tenue bien trop luxueuse à son goût, on lui avait dit qu’en tant que reine, elle se devait de maintenir son rang, du moins ne serait-ce que pour les grandes occasions. Elle avait finalement cédé, à contrecœur.

La tradition voulait que le monarque ouvre le bal mais Rose avait laissé volontiers ses invités commencer sans elle ; elle mourrait de faim et le buffet apparaissait fort succulent. En picorant quelques petites tranches de pain coupées en carré et recouvertes de fromage, elle repéra la chevelure flamboyante de son lointain cousin. Elle trouvait enfin quelqu’un qu’elle connaissait et avec qui elle voulait justement parler. Andrew Copperbridge déposait quelques amuse-bouche sur une assiette dorée et salua la jeune femme lorsqu’elle arriva près de lui.

« J’ai croisé certains membres de votre famille tout-à-l’heure, annonça-t-elle. Ils n’ont pas l’air de s’amuser.
- Vous n’êtes pas sans savoir que— Oh, votre remarque était ironique. Bien-sûr qu’ils ne sont pas très à l’aise, nous sommes de la branche secondaire. Ils n’apprécient guère de se retrouver dans votre ombre.
- N’ont-ils pas cherché à vous convaincre de me demander ma main ? Cela règlerait leur problème de cette façon.
- Si je le souhaitais, je ne pourrais pas, indiqua-t-il sur le ton de la confidence. Vous êtes reine, ce serait donc à vous de demander ma main.
- Vraiment ? Mais où est donc le romantisme ?
- Le mariage d’un monarque n’a rien à voir avec cela en général. Les unions sont, pour la plupart, contractées pour des raisons politiques.
- Si je le souhaitais avez-vous dit ? reprit-elle, taquine. Ne suis-je pas à votre goût, mon cher Andrew ?
- Je ne voulais nullement vous vexer. C’est juste que je préfèrerais une épouse moins… indépendante, qui n’hésiterait pas à dépendre de moi. Nous ne nous connaissons pas depuis longtemps, Rose, mais je sais que vous n’avez pas dans l’idée de devenir ce genre d’épouse.
- Je ne pense pas au mariage, pour tout vous dire. Puis il est vrai que j’aspire à être auprès de quelqu’un qui me considèrera comme son égale, indépendamment de mon rang, de ma naissance ou de mon sexe.
- Dans ce cas, je doute qu’un sionois vous convienne, conclut-il avec amusement.
- C’est justement ce que je me disais.
- Si vous voulez bien m’excuser, j’apportais cette assiette à ma mère qui se trouve là-bas. Nous nous reverrons plus tard, si vous le voulez bien. »

Rose fit une petite révérence à son cousin en croquant dans une tartelette aux herbes si petite qu’elle aurait pu la mettre entière dans la bouche. Lorsqu’elle fut à nouveau seule au milieu de tout le gratin de Sion, elle eut la sensation de ne pas se sentir à sa place. Elle avait passé la plupart de sa vie dans un calme relatif. Avant aujourd’hui, elle n’avait jamais vu autant de monde réuni dans un même endroit. Au bout d’un moment, le marquis de Grand-Sion vint la tirer de ses pensées, lui rappelant qu’il faudrait tout de même qu’elle danse afin que les gens ne se mettent pas à spéculer sur la possibilité qu’elle n’avait pas reçu l’éducation d’une dame. De plus, il lui faudrait choisir un cavalier. Digne de son rang si possible. Rose se contenta de lui adresser un sourire mutin. Elle n’avait que faire du rang, elle jugeait quiconque à la force de son caractère. Et justement, elle avait dans sa ligne de mire la personne qu’elle estimait le plus dans cette salle de réception et vers laquelle elle se dirigea sous le regard intéressé de tous ses invités.

« Monsieur Le Borgne, je suis ravie que vous soyez venu à la réception, déclara-t-elle en lui décrochant un grand sourire avant de se tourner vers son camarade pour le saluer. Monsieur Haakon.
- Pas besoin de monsieur entre nous, jeune fille, rétorqua le vieil homme en observant autour de lui d’un œil distrait. Je n’imaginais pas qu’il y aurait autant de monde.
- Vous savez qu’ils ne sont là que parce que je suis leur nouvelle souveraine. Il y a peu de temps en arrière, ils se moquaient éperdument de ce qu’il pouvait m’arriver. Je demeure tout de même lucide.
- Voilà qui est intelligent.
- Je vais devoir danser sur la piste en fin de compte, je pensais pouvoir y échapper. Aucun de ces messieurs ne trouve grâce à mes yeux. Je me disais que vous pourriez danser avec moi en revanche.
- Quoi ?
- S’il vous plait, tenta-t-elle en lui adressant un petit regard suppliant.
- Demandez donc à Boucle d’Or, suggera-t-il d’un geste de la main. Ne voyez-vous pas que je suis handicapé ?
- Boucle d’Or ? Vous parlez de Monsieur Doley ? Il faut vraiment que vous cessiez de donner ce genre de surnom aux personnes que vous rencontrez, vous savez. Est-ce que j’ai un surnom moi aussi ?
- Non. Vous êtes seulement Rose.
- Je ne sais pas si je devrais me sentir flattée… Enfin soit, j’ai décidé que c’est vous qui danserez avec moi, c’est un ordre de la reine. »

Rose prit la canne des mains du Borgne et la tendit à Haakon avant d’attraper le poignet du vieil homme pour l’emmener avec elle vers le centre de la piste alors que l’orchestre faisait résonner les premières notes d’une nouvelle mélodie. Le Borgne tenta de protester, utilisant sa jambe boiteuse et son âge avancé comme prétexte mais Rose lui assura qu’elle ne voyait aucun problème, puis posa une de ses mains rugueuses sur sa taille et prit l’autre dans sa main. Plus personne ne dansait au milieu de la salle, laissant toute la place à la reine et à son invité nordique. Son choix de cavalier était des plus discutables et le scandale se répandrait dans tout le royaume en un rien de temps mais Rose n’en avait cure. Encouragé par la jeune femme, Le Borgne tenta quelques pas et renonça lorsqu’il la bouscula en perdant l’équilibre sur sa jambe handicapée.

« Mieux vaut s’arrêter là, protesta-t-il en lâchant Rose. C’est ridicule.
- Hors de question, insista-t-elle en reprenant ses mains pour les reposer où elles étaient. C’est si vous m’abandonnez en plein milieu de la piste que nous serons ridicules.
- Vous savez bien que votre choix aurait dû se porter sur un homme de votre pays, un aristocrate. Pas un étranger boiteux.
- Quel mal y a-t-il à vouloir danser avec un ami ? »

Le Borgne ouvrit la bouche pour protester davantage mais il la referma, capitulant devant l’insistance de la jeune femme. Soudain, Rose eut alors la surprise de sentir plus fermement sa main dans la sienne et de voir son œil la fixer avec intensité, comme s’il était devenu soudainement plus sérieux. Alors qu’elle avait pensé qu’elle devrait l’aider un peu pour cette danse, elle fut stupéfaite de constater qu’il maîtrisait parfaitement la situation, la guidant dans cette valse avec aplomb. Il la tenait tout près de lui et les faisait tournoyer au rythme de la mélodie jouée par l’orchestre sous les regards impressionnés de l’assistance. Transportée, Rose se laissait diriger et croisait le regard du Borgne sans mot dire. Ils se contentaient de danser en se fixant l’un l’autre.

A la fin du morceau, ils s’arrêtèrent doucement, mais il fallut encore quelques secondes à Rose pour se rendre compte que la musique s’était tue. Elle ne revint à la réalité que lorsque tout le monde se mit à applaudir respectueusement. Haakon apporta la canne à son camarade, qui fit un légère révérence devant la reine avant de se retirer.

Au cours de la soirée, Rose eut plusieurs propositions de danse venant d’aristocrates issus de tous les coins du royaume mais elle refusa poliment toutes les demandes, prétextant que la journée avait été longue et qu’elle se sentait un peu fatiguée. Elle demeura le reste de la soirée sur un trône posé sur une petite estrade, à admirer le spectacle depuis son confortable perchoir. Cette unique danse à laquelle elle s’était livrée occupait toutes ses pensées. Le Borgne se déplaçait plutôt bien pour un homme de son âge, d’autant plus qu’elle avait à peine senti son boitement au cours de cette danse. Toutefois, ce qui préoccupait Rose n’était pas tant sa surprenante agilité. Car pour la première fois depuis leur rencontre, elle était venue à réaliser qu’il était un homme. C’était certes évident. Mais jusque-là, elle n’avait pas perçu sa présence de la même façon et ne l’avait considéré que comme un vieux grand-père attendrissant dans sa façon de vous envoyer balader et de jurer contre ce qui lui déplaisait.

« Votre Majesté, prenez-vous un malin plaisir à bousculer tout le protocole ? lui demanda le marquis de Grand-Sion sur un ton contrarié en prenant place sur un tabouret disposé à côté de son trône. Ce que vous avez fait est très risqué pour votre jeune règne.
- Je n’ai fait que danser, Monsieur Doley. Comme vous me l’aviez conseillé, affirma-t-elle un brin espiègle.
- Vous savez très bien ce que je veux dire.
- Un aristocrate, je sais. Mais réfléchissez un peu, Thomas. Chacun de mes choix est observé et analysé. Celui avec lequel j’aurai choisi de danser aurait pu être le sujet de folles rumeurs sur la possibilité que je veuille l’épouser par exemple.
- Si c’est cela qui vous inquiétait, vous auriez dû opter pour un homme déjà marié.
- Vous n’y pensez pas. La plupart des maîtresses des rois qui m’ont précédée étaient des femmes mariées, s’insurgea-t-elle en baissant la voix autant que possible.
- Vous êtes une femme, Votre Majesté. C’est différent.
- En dansant avec Le Borgne, j’ai choisi un homme avec lequel on ne pensera pas qu’il soit possible que j’eus envisagé le mariage. De plus, je l’apprécie beaucoup, je pense que c’est une personne de qualité.
- C’est justement le problème, insista le marquis. Il y a des personnes influentes à la cour qui estiment que vous ne devriez pas accorder aussi facilement votre confiance à un étranger. Un Nordique de surcroit, vous savez qu’ils n’ont pas très bonne réputation en Sion.
- Est-ce là aussi votre opinion, Monsieur Doley ?
- … Je ne sais que penser, Votre Majesté. On dit que j’ai l’œil pour estimer si une personne est de confiance ou non. Mais je dois vous avouer, sans vouloir vous faire offense, que je ne sais que penser de Monsieur Le Borgne. J’ai le sentiment qu’il n’est pas tout à fait honnête avec nous. »

Rose ne connaissait que trop bien les inquiétudes de Thomas Doley. Il n’avait à cœur que ses intérêts en lui disant tout cela, après tout. Elle savait que sa situation était encore très précaire et qu’il lui faudrait du temps pour que la noblesse et le peuple considèrent qu’elle avait véritablement sa place sur le trône de Sion.

Pourtant, Rose ne s’était pas autant amusée depuis fort longtemps. Les intrigues de cour et le rigide protocole du palais donnaient au jeu un aspect stratégique, c’était une guerre d’usure sur le plan mental. Mais en même temps, la jeune femme souhaitait sincèrement pouvoir faire quelque chose d’utile, se servir de sa position pour améliorer la condition du peuple. C’est bien un truc de femme, lui avait-on dit dans un accès de misogynie. Elle avait rétorqué que c’était ce qu’était censé faire un souverain : protéger son peuple. Et cela impliquait les menaces de l’extérieur comme celles de l’intérieur. En Sion à l’heure actuelle, les menaces venaient justement de l’intérieur. Trop de privilèges accordés à la noblesse, et ce au détriment de la population. Mais leur retirer cet excès de privilèges aurait des conséquences néfastes et elle risquerait alors la guerre civile. Rose avait conscience qu’elle allait devoir agir avec prudence et discernement.

Mais ce soir, seule cette danse occupait son esprit. Si bien qu’elle ne savait plus quoi en penser.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Ven 17 Avr - 10:45

Chapitre Treize

Quelques jours après son couronnement, Rose décida que puisqu’elle voulait aider le peuple, elle devait se rendre compte de la situation par elle-même, constater de ses propres yeux. Lorsqu’elle avait évoqué son idée de sortir du palais pour errer dans les rues de la capitale, le capitaine de sa garde rapprochée s’y était farouchement opposé, qualifiant son initiative d’imprudente. Mais à force de persuasion, ou plutôt en menaçant d’y aller quand même, avec protection ou pas, elle était parvenue à le convaincre que ce n’était pas une si mauvaise idée.

Ainsi, ce fut avec quelques hommes de sa garde personnelle qu’elle passa le portail du château pour se rendre dans les rues de la capitale, dissimulée sous une capuche. Elle avait également demandé à plusieurs personnes de l’accompagner dont Denise, qui était venue pour obtenir officiellement son titre de noblesse, et Ilan, le mage de la cour. La présence de ce dernier lui avait été déconseillée, les mages n’étant pas bien perçu en Sion en raison des préceptes religieux qu’elle-même était censée suivre. Toutefois, Rose souhaitait montrer que les mages n’étaient pas des gens abominables. Ils étaient seulement mal compris parce qu’ils étaient différent. Cela dit, il y en avait certes de moins sympathiques mais c’était aussi le cas chez les personnes dites ordinaires. Elle avait également demandé au Borgne et à Haakon s’ils souhaitaient visiter la capitale. Le premier avait accepté, mais le second avait refusé. Apparemment, ils s’étaient encore disputés. Rose les avait entendus se crier dessus dans leur langue maternelle le lendemain de la réception.

Leur petit groupe progressait silencieusement dans les rues les plus proches du château. Denise n’avait pas grand-chose à dire, n’étant pas du genre à faire la conversation lorsqu’on ne l’y invitait pas, puis Ilan et Le Borgne ne se contentaient que de se jeter quelques regards. Rose étaient entourée de gardes vêtus en civil, lui permettant au moins de passer pour une jeune dame assez fortunée pour mériter un tel entourage. A un croisement, elle choisit de changer de direction et passa dans une ruelle afin de rejoindre une voie parallèle et s’arrêta en plein milieu d’une rue boueuse et mal entretenue. Songeuse, elle fixait son regard vers le sol. La boue, c’était quelque chose de commun en Sion avec un climat aussi pluvieux. Mais là n’était pas le problème pour Rose.

« Pourquoi cette rue n’est-elle pas couverte de pavés comme la rue voisine ? demanda-t-elle à quiconque voudrait lui apporter une réponse.
- Nous sommes dans un quartier pauvre, justifia Denise davantage pour la prévenir qu’il n’était pas bon de rester dans les environs.
- Mais regarde donc le sol, Denise. Toute la rue est plus ou moins bosselée à intervalles réguliers. Je me trompe peut-être mais j’ai l’impression qu’il y avait des pavés aussi dans cette rue.
- Seuls les rues où les nobles ont leurs hôtels particuliers sont restées pavées, soupirait Ilan. Votre prédécesseur n’avait que faire des chaussures boueuses des pauvres gens. Il avait besoin de pierres pour construire sa forteresse dans l’est du royaume. »

Rose leva les yeux vers lui, interdite. Leopold avait osé défigurer la capitale qui était censée être le joyau du pays. Tout cela pour bâtir un édifice destiné à faire la guerre. Elle ne portait certes pas son grand-père dans son cœur mais elle savait que s’il avait toujours été en vie à ce moment-là, il se serait retourné dans sa tombe. Le Borgne partit un peu plus loin dans la rue puis s’accroupit pour observer la forme du sol de plus près. Le passage des habitants avait pratiquement effacé l’absence des pavés mais en plongeant ses doigts dans la boue, il en ressortit un morceau brisé. Les pierres avaient probablement été arrachées dans la hâte. Denise s’éloigna elle aussi, suivie de deux gardes, pour donner une pièce à un mendiant au visage hagard. Elle savait ce qu’était la pauvreté, elle ne pouvait que compatir au sort de ce pauvre homme. Rose tourna la tête vers le mage Ilan qui fixait Le Borgne avec insistance d’un air intrigué et elle ne put retenir sa curiosité plus longtemps.

« Qu’y a-t-il, Maître Ilan ? lui demanda-t-elle à voix basse. J’ai remarqué que vous ne cessiez d’observer notre invité nordique.
- Ce n’est rien, Votre Majesté.
- Vous pouvez m’en parler. Je vois bien qu’il y a quelque chose qui vous dérange.
- Puis-je vraiment parler franchement ?
- Bien entendu puisque je vous y invite autant que possible.
- Dans ce cas, je dirais que… Hmm… Je ne sais comment l’exprimer, hésitait-il. Je ressens chez cet homme quelque chose d’étrange.
- D’étrange ?
- Je perçois quelque chose qui ressemble à de la magie sans toutefois en être. Je dois vous avouer que cela me laisse perplexe. En revanche, son acolyte est une personne tout à fait ordinaire ; j’entends là sans la moindre magie.
- De la magie qui ne l’est pas, dîtes-vous. C’est plutôt confus.
- J’ai déjà eu la même sensation. Une fois. Quand j’ai rencontré leur roi, Siegfried. »

Rose haussa les sourcils, trouvant la coïncidence des plus surprenantes. Ilan expliqua qu’il était parti voir un de ses anciens apprentis qui s’était exilé dans les territoires nordiques afin d’échapper aux persécutions faites aux mages en Sion et qu’il avait alors rencontré le roi qui était lui-même en voyage à travers son pays, il y avait quelques années de cela. Puis il lui fit part de son étonnement lorsqu’il perçut quelque chose d’aussi mystérieux chez le souverain qui avait le don d’agiter ses sens et ses certitudes.

« Peut-être est-ce une forme de magie que maîtrisent les nordiques ? tenta-t-elle de justifier.
- Non, je connais leur magie. Elle n’a rien de différent de la nôtre. Je suis un maître d’arcanes, je ne peux me tromper sur ce genre de choses, Votre Majesté.
- Et comment est le roi Siegfried ? A quoi ressemble-t-il ?
- Euh… il doit avoir la trentaine maintenant si je ne me trompe pas. Il est grand, blond avec des yeux verts. Un homme brillant en ce qui concerne la politique, et bien entouré. Très différent de ses prédécesseurs.
- Avez-vous essayé de savoir ce que vous perceviez chez lui ? demanda-t-elle, buvant ses paroles, avide de curiosité.
- Pas directement. Je lui ai fait part de mon inconfort, il a souri et il a répondu qu’il ne pouvait pas contrôler ce dont le Cosmos était responsable.
- … le Cosmos ?
- Quand a eu lieu cette rencontre ? demanda soudainement Le Borgne derrière eux, faisant sursauter Rose qui ne l’avait pas entendu arriver.
- Vous nous écoutiez ? demanda-t-elle avec surprise.
- Une dizaine d’années, je dirais, répondit Ilan en s’éloignant d’un pas ou deux du vieil homme. Le roi était alors plus jeune que Sa Majesté.
- Dix ans… Hmm, je vois, estimait-il. Il ne m’en a jamais parlé. »

Alors que Rose, le cœur battant, était en train de se demander si Le Borgne avait écouté la conversation depuis le début, un cri d’effroi résonna tout à coup dans toute la rue. Denise se tenait debout, pétrifiée de peur, devant un homme allongé à l’entrée d’une ruelle. Les soldats se hâtèrent vers elle, prêts à répondre à toute menace, suivis du mage et de la reine. Le Borgne s’approcha du groupe en boitant tandis qu’Ilan s’agenouilla devant le malheureux allongé sur le sol. Denise, encore choquée, s’était agrippée au bras de Rose qui observait la scène d’un œil inquiet tout en gardant son calme.

Il ne fallut que quelques secondes au maître d’arcanes pour reconnaître un mal que n’importe quel mage connaissait bien. Il se releva, ne pouvant rien faire pour cet homme. C’était trop tard de toute façon. Il était déjà mort. Encore bien naïve et innocente, Denise se sentit mal à l’annonce de la nouvelle et on l’aida à s’asseoir sur un banc qui se trouvait devant une boutique. Le Borgne fronçait les sourcils en observant le corps inanimé. Il semblait que ce n’était pas la première fois qu’il voyait cela. Le visage du défunt était défiguré, comme rongé par l’infection, ses dents étaient jaunies et sa mâchoire semblait déformée. Ses doigts étaient également crispés et figés dans une position qui faisait davantage penser à des griffes. C’était la première fois que Rose témoignait d’un tel phénomène et même si elle donnait l’impression d’être insensible à l’horreur qu’elle avait sous les yeux, elle s’en trouvait intérieurement bouleversée.

Lorsqu’elle osa enfin demander quel était l’affection qui avait touché cet homme, Ilan lui expliqua que c’était un mal qui touchait les mages de la région dernièrement. Cela les corrompait, corps et âme, et finissait par les tuer. Du moins quand ils étaient chanceux. Pour les autres, cela faisait d’eux des pantins qui répandaient la corruption qui les touchaient partout où ils allaient. Cela faisait des mois qu’Ilan tentait de trouver une solution mais toutes ses tentatives avaient échoué jusque-là. De plus, Leopold ne lui avait pas laissé beaucoup de temps libre pour s’y consacrer ces derniers temps, il avait fallu qu’il divertisse les invités du château avec de petits tours de magie de pacotille.

« Il n’y a pas de solution, déclara Le Borgne d’une voix grave en s’accroupissant devant le corps inanimé tout en se tenant à sa canne. Nous rencontrons ce genre de phénomène depuis plus longtemps que vous. Je ne pensais pas que cela se produirait plus au sud dans le continent. La première fois que j’en ai vu, ce devait être il y a une cinquantaine d’années.
- Et en cinquante ans, jamais personne n’a trouvé de remède ? demanda Ilan d’un ton quelque peu indigné. En plus de la persécution, les mages sont aussi touchés par ce problème. C’est vraiment trop.
- Ils sont plus sensibles aux forces du Cosmos. C’est ce qui fait leur force, mais c’est également ce qui les rend vulnérables à cette souillure. Cela a-t-il commencé à toucher des personnes ordinaires ?
- Pas à ma connaissance.
- Cela viendra. »

Rose observait l’échange silencieusement. Ilan, dans sa robe de mage, ne passait pas inaperçu et dans la rue, les passants le dévisageaient tout en gardant leurs distances. Depuis toujours, on leur avait enseigné que les mages étaient mauvais. Mais en dehors de sa pratique de la magie, il avait l’air d’une personne tout à fait comme les autres. Avec ses rides au coin des yeux et ses tempes grisonnantes, il avait l’air d’avoir une bonne quarantaine d’années mais Rose le suspectait d’être plus jeune que cela. Il avait la silhouette élancée, de fins cheveux de couleur châtain clair et des yeux gris bordés de cernes qui trahissaient sa fatigue. Le Borgne, en revanche, semblait plus jeune qu’il ne l’était malgré sa chevelure poivre et sel. Ses longs cheveux crépus, sa grosse moustache et sa barbe hirsute ainsi que le bandeau qui couvrait son œil dissimulaient presque entièrement son visage mais son œil visible n’avait pas l’air de celui de quelqu’un qui avait plus de cinquante ans, en se référant à ce qu’il venait de dire. Repensant alors soudainement au soir où ils avaient dansé ensemble cette valse, puis à la comparaison qu’Ilan avait faite entre Le Borgne et le roi Siegfried, Rose se demanda s’il était possible que…

Puis elle rejeta finalement cette idée. D’après le mage, Siegfried était blond avec des yeux verts ; tandis que Le Borgne était brun et avait l’œil d’un bleu céruléen. Toutefois, Ilan n’était pas le seul à avoir certaines réserves quant au vieil homme puisque Thomas Doley, Marquis de Grand-Sion, lui avait également fait part de ses doutes. La jeune femme ne pouvait qu’en conclure qu’il y avait quelque chose d’étrange et elle en venait même à se demander si cela n’avait pas un lien avec les querelles qu’il avait avec Haakon.

Alors qu’elle avait décidé de ne pas trop chercher à en savoir plus sur Le Borgne que ce qu’il voulait bien révéler, Rose prit la décision qu’il était temps qu’elle change d’avis car, après tout, ne disait-on pas qu’il n’y avait que les idiots qui ne changeaient pas d’avis ?


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Ven 17 Avr - 10:53

Chapitre Quatorze

Au cours de la réunion suivante avec ses conseillers, Rose n’avait pas manqué de leur faire part de ses observations à propos de l’absence de pavés dans les rues. Elle fut surprise de constater que les conseillers étaient partagés sur ce sujet, et ce depuis que la décision avait été prise d’utiliser les pavés pour la construction de la forteresse à l’est du royaume. En revanche, ils s’étaient unanimement opposés à ce qu’elle autorise le mage Ilan à enquêter sur l’origine de ce mal étrange qui touchait de plus en plus de mages à travers le pays. Rose s’était attendue à cette réaction. Qui se souciait d’une poignée de mages après tout ? Mais elle n’abandonna pas pour autant, choisissant de les provoquer en leur demandant s’il n’y avait pas de mages au sein de leur famille et qu’ils souhaiteraient protéger. Leur position officielle était qu’il n’y avait aucun mage parmi leurs proches. Toutefois, lorsqu’elle s’était entretenue avec le Marquis de Grand-Sion un peu avant la réunion, il lui avait assuré que certains d’entre eux dissimulaient des mages dans leur arbre généalogique afin de se tenir éloignés du scandale. Et puisqu’il était évident que Maître Ilan pouvait se rendre plus utile qu’en faisant de petits tours pour épater la galerie, elle avait finalement obtenu leur approbation résignée.

Après la réunion, Rose s’était rendue à son bureau et n’y avait rien fait, se contentant de poser sa tête sur le sous-main en velours rouge. Denise était assise sur une chaise, de l’autre côté du bureau, et s’attelait à une broderie qu’elle avait commencé en attendant la reine. Cette fois-ci, elle était venue au château pour demander l’avis de Rose à propos d’une demande en mariage qu’elle avait reçu pendant la semaine. Cette dernière l’avait écoutée dans cette position lasse et n’y avait pas accordé grande attention, étant déjà elle-même préoccupée par des sujets moins triviaux.

« L’as-tu déjà rencontré ? lui demanda-t-elle toutefois.
- Une fois, lorsqu’il est venu faire part de son intention auprès de mon père. Il m’a probablement vue le jour de ton couronnement.
- Voilà justement le problème, si tu veux mon avis. Tu l’intéresses peut-être seulement pour ton titre.
- Mais ne me l’as-tu pas donné expressément pour que je puisse faire un bon mariage ?
- Rectification : pour épouser celui qui te plaira. Tu ne le connais même pas, laisse tomber, Denise. Le mariage, c’est pour toute la vie après. Alors il vaut mieux ne pas accepter la demande de n’importe qui.
- C’est pour cela que tu refuses toute proposition quitte à risquer de finir vieille fille ? osa Denise en levant les yeux vers le sommet du crâne de la reine.
- Je n’ai que vingt-trois ans ! protesta Rose en se relevant enfin pour s’appuyer contre le dossier de son fauteuil. Puis ce n’est pas ma priorité, j’ai un royaume à gouverner désormais.
- Oh vraiment ?
- Qu’entends-tu par là ?
- J’entends que tu portes peut-être déjà quelqu’un dans ton cœur. Tu es une jeune fille, tu ne peux pas ne pas y penser. »

Rose chassa les suppositions farfelues de Denise d’un roulement d’yeux accompagné d’un lourd soupir exaspéré. Puis elle reposa sa tête sur le bureau en répétant à sa compagne de laisser tomber l’idée d’accepter la demande de ce nobliau qui lui demandait sa main parce qu’elle était désormais duchesse. Mais elle se redressa à nouveau lorsqu’un domestique en livrée royale annonça la visite d’Andrew Copperbridge, son lointain cousin et actuel héritier présomptif. Elle lui adressa un sourire lorsqu’elle aperçut sa chevelure flamboyante puis laissa sa joue s’écraser contre le sous-main. Il lui fit d’ailleurs remarquer son accueil plutôt frileux alors que c’était elle qui avait demandé à le voir. Rose préféra ignorer le reproche gentillet de son cousin et l’invita à s’asseoir en lui faisant signe, pointant la chaise du doigt. Puis elle fit les présentations sans bouger de position, tellement elle se sentait lasse, puis elle considérait que son comportement n’était pas si inconvenant puisqu’elle était en présence d’un membre éloigné de sa famille et d’une amie.

« Andrew, voici Denise. Et Denise, voici Andrew. Soyons tous bons amis dans la joie et la bonne humeur, soupirait-elle.
- Ravi de faire votre connaissance, Votre Grâce, la salua poliment Andrew.
- Tout le plaisir est pour moi, surenchérit Denise aux joues écarlates.
- Et pourquoi êtes-vous dans cet état, Rose ? Etes-vous malade ?
- Nah. Juste… fatiguée. Enfin, pas vraiment. J’ai tellement à penser depuis que je suis reine, je pense que mon esprit a du mal à suivre. Je m’accorde une petite pause et, pour vous dire la vérité, je vous ai seulement fait venir afin d’avoir un prétexte pour dire que je suis occupée et que je ne veux pas être dérangée.
- Il serait plus confortable pour toi que tu te reposes dans tes appartements, proposa Denise en abandonnant son ouvrage de broderie dans son panier.
- Je ne veux pas paraître faible.
- C’est seulement une question de fierté ?
- Je ne vous vois pas, Andrew, mais je sens le poids de votre regard désapprobateur sur moi. »

Tout à coup, des hurlements grondèrent dans le couloir et Rose le leva d’un bond de son fauteuil dès qu’elle reconnut les voix qui résonnaient. Sa lassitude s’était alors comme envolée, elle voulait profiter de cette occasion pour tenter de mettre les choses au clair car cette ambiance commençait à lui déplaire. Elle s’excusa rapidement auprès de ses invités et sortit de son bureau en tenant sa robe entre ses doigts pour la soulever et éviter de se prendre les pieds dedans pendant qu’elle marchait à grandes enjambées dans le couloir.

Chacun de ses pas la rapprochait de l’origine de ce vacarme qui parvenait de plus en plus fort à ses oreilles. Lorsqu’elle arriva dans une grande galerie longée d’armures et de sculptures, la jeune femme découvrit qu’elle avait vu juste. Le Borgne et Haakon étaient à nouveau en train de se quereller et semblaient même prêts à en venir aux mains une fois de plus. Rose s’interposa entre les deux hommes et les poussa chacun d’une main en leur intimant de s’éloigner l’un de l’autre. Mieux valait éviter qu’il y ait de la casse de cette salle où étaient entreposés des œuvres d’une valeur probablement inestimable.

Le Borgne repositionnait correctement son épais manteau de fourrure tandis qu’Haakon serrait les points en le dardant du regard. Rose fit signe aux gardes qui s’était hâtés de la rattraper de rester éloignés, mieux valait qu’ils demeurent en dehors de cela.

« Messieurs, cela suffit ! les gronda-t-elle. J’en ai assez de vous voir vous disputer dans une langue que je ne comprends même pas et qui m’empêche de ce fait de vous aider !
- On ne vous demande pas votre aide, grognait le vieil homme. C’est une affaire qui ne regarde que nous, vous êtes donc priée de ne pas vous en mêler.
- Je sais pourtant que vous vous entendez très bien. Si bien que vous n’avez pas besoin de vous parler parfois pour vous comprendre.
- Vous ne nous connaissez pas aussi bien que vous le pensez, Rose. »

Sur ce, Le Borgne fit demi-tour et s’en alla furieusement en boitant à l’aide de sa lourde canne en bois. La jeune femme piqua un fard, plutôt vexée par sa réaction, et posa les mains sur les hanches en fulminant. Haakon était resté à côté d’elle et l’observait alors qu’elle fixait durement la direction vers laquelle Le Borgne était parti. Contrairement à elle, il n’affichait plus la moindre colère et il se contentait de la regarder d’un air intrigué.

Le Nordique prit une longue inspiration, ouvrit la bouche et la refermant en expirant l’air de ses poumons. Lorsqu’elle réalisa enfin son hésitation, Rose leva les yeux vers lui en haussant les sourcils et se demandait à quoi elle pouvait s’attendre venant de sa part. Puis il ouvrit à nouveau la bouche. Pour parler cette fois-ci.

« Il n’est pas comme ça en réalité. Il faut regarder au-delà du masque.
- Haakon… vous parlez sionois… ? articula-t-elle difficilement en ouvrant de grands yeux ébahis.
- Il ne fait que jouer un rôle. Et faîtes comme si je n’avais jamais ouvert la bouche. »

Et sans un mot de plus, Haakon partit à son tour dans la même direction qu’avait pris son camarade, laissant Rose seule au beau milieu de la galerie, la stupéfaction se lisant sur le visage. Elle avait désormais encore plus de questions qu’elle avait eue avant d’intervenir dans la querelle. Au-delà du masque. Qu’avait-il voulu dire par là ? D’ailleurs, ils avaient tous deux prétendu que Haakon ne savait pas bien parler sionois. Rose se rendait compte qu’ils avaient menti puisqu’il venait de lui parler dans un sionois correct et sans le moindre accent. Il avait même l’air de le parler très couramment qui plus est. Elle fronça alors les sourcils, pinçant les lèvres dans une sorte de moue boudeuse et les traita d’escrocs avant de retourner à son bureau pour y reposer à nouveau sa tête que le bureau en compagnie de Denise et d’Andrew.

Rose passa le reste de sa journée à se repasser en boucle les quelques mots qu’elle avait entendu sortir de la bouche de Haakon. C’était tellement vague qu’il y avait forcément un sens caché. Un peu comme une devinette. Rose n’aimait pas vraiment les devinettes. Finalement, elle réalisait que sans la présence du Borgne, son quotidien lui apparaîtrait certainement moins compliqué. Cet homme occupait visiblement trop ses pensées. En y pensant, elle se disait que c’était plutôt étrange d’ailleurs.




Depuis ce jour, Le Borgne et Haakon demeurèrent en désaccord mais cela ne les empêcha pas de rester ensemble dans une pièce. Ils ne se disputèrent plus en public à grand renforts de cris et de menaces. Il sembla à Rose qu’ils avaient opté pour la discrétion afin d’éviter qu’elle ne cherche véritablement à s’en mêler. Effectivement, elle avait alors abandonné l’idée. Le Borgne avait si clairement repoussé sa tentative de les aider à régler leur différend qu’elle n’avait pas eu envie de se risquer à essuyer un nouveau refus vexant.

Ainsi, les semaines passèrent dans un calme relatif. Les journées étaient toujours très occupées au château et Rose recevait désormais de nombreuses personnes quotidiennement dans la salle du trône maintenant qu’elle était bien installée et qu’elle avait appris les bases de sa nouvelle occupation. Tout ce monde qui lui tournait autour ne lui donnait plus tant la nausée, elle avait fini par accepter le fait qu’il lui serait difficile de rester seule à présent. Les courtisans se réunissaient chaque jour en masse et tentaient de gagner son amitié ou son affection mais la jeune reine demeurait lucide et quelque peu distante avec ceux qui essayaient de l’approcher. Elle se souvenait d’ailleurs que son père lui avait appris un jour que la position d’un monarque entraînait souvent un sentiment de solitude. Maintenant qu’elle y était depuis deux mois, elle comprenait tout à fait ce qu’il avait voulu dire. Son père s’était-il lui aussi senti seul dans sa position d’héritier ?

Néanmoins, Rose avait aussi besoin de passer un peu de temps seule, ou du moins avec une distance raisonnable de sa garde personnelle et des quelques domestiques qui la suivaient partout. Elle profitait justement de ses longues marches matinales afin de prendre l’air et de réfléchir calmement. C’était une habitude que lui avait fait prendre Le Borgne alors qu’elle était enfermée dans cette petite maison délabrée qu’elle avait habité durant trois années. La neige avait finalement gagné le climat plus doux de la capitale et son entraînement à la marche dans la neige lui était aujourd’hui bien utile. Alors qu’au début, il ne lui fallait que quelques kilomètres pour être fatiguée en raison du manque d’exercice, elle pouvait désormais marcher pendant des kilomètres et le château de Sion était assez grand pour que la promenade lui soit agréable.

Ce matin-là, c’était avec Thomas Doley qu’elle fit un morceau de chemin. Il n’apparaissait pas très adroit, cela ne manqua pas de la faire sourire à ses dépens.

« Votre Majesté, vous a-t-on informé de l’incendie qui a eu lieu hier dans le quartier commerçant ?
- Oui, je l’ai appris ce matin, affirma-t-elle. J’ai demandé à ce que toute l’aide possible soit apportée à ces pauvres gens. Ils ont tout perdu, il faut les aider à se relever. Du moins pour ceux qui ont survécu.
- Il serait bienvenu que vous vous rendiez à la cathédrale du château pour prier. Pour les défunts.
- Ah ?
- Je sais que vous avez une position ambiguë vis-à-vis de l’Eglise, murmura-t-il pour que seule Rose puisse l’entendre. Mais vous êtes la reine de Sion, la question de la religion est indissociable de votre position. Les monarques de Sion ont toujours été très pieux. Si jamais on venait à douter de vos croyances…
- Ce n’est pas que je ne crois en rien…
- Cela pourrait provoquer une crise, Votre Majesté. Si vous ne le faites pas pour vous, faîtes-le au moins pour le peuple.
- … D’accord, concéda-t-elle finalement. Pourrai-je être seule ?
- Bien entendu. Excepté quelques gardes.
- Naturellement. Quand serait-il propice que je m’y rende ?
- Vous pourriez faire une annonce aujourd’hui, évalua le marquis, il faut que les gens le sachent et que l’information circule. Donc l’idéal serait demain matin.
- Je le ferai. Merci pour vos précieux conseils, monsieur Doley. J’apprécie vraiment votre aide. »


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Ven 17 Avr - 18:05

Chapitre Quinze

Pendant que les domestiques l’aidaient à s’habiller, Rose laissait ses pensées errer librement dans son esprit. Thomas Doley avait vu juste, comme à son habitude. La nouvelle annonçant qu’elle se retirerait dans la cathédrale afin de prier pour le salut des âmes des défunts qui avaient perdu la vie dans l’incendie fut merveilleusement bien accueillie. Car en plus de donner l’image d’une femme d’Etat impliquée, elle s’affichait alors concernée par la vie spirituelle du royaume. Toutefois, elle aurait préféré se rendre sur les lieux plutôt que d’aller prier pour préserver les apparences. Parfois, elle en venait à se demander si elle était vraiment utile. En deux mois depuis qu’elle était sur le trône, elle n’avait rien accompli de vraiment probant à ses yeux. Elle avait commencé quelques projets qui étaient toujours en cours, rencontré une multitude de gens dont elle s’était efforcée de retenir les noms, elle avait passé beaucoup de temps dans la bibliothèque royale à rattraper tout le savoir qu’elle aurait dû acquérir pendant son enfance et adolescence. La curiosité était loin de lui faire défaut mais il lui arrivait quelques fois de trop en faire et de se retrouver épuisée physiquement comme psychiquement. Mais en tant que reine, elle estimait qu’elle devait se montrer forte, dissimuler ses failles. Rose ne laissait que quelques personnes la voir dans ses moments de faiblesse et de doute, et leur présence était un véritable réconfort pour elle.

Une fois qu’elle fut complètement habillée, elle observa son reflet dans le miroir. Elle avait pensé que du noir aurait été de rigueur en ces circonstances mais on lui avait attesté que le blanc aurait un bien meilleur effet. Rose haussa les sourcils en contemplant sa robe garnie de dentelle et de perles. Elle se demandait s’il était nécessaire qu’elle ait l’air d’une sainte. C’était du moins ce à quoi elle avait l’impression de ressembler. Avec son teint très clair, elle ne s’aimait pas beaucoup en blanc ; elle préférait porter des couleurs sombres, ou chatoyantes selon la nuance choisie. Elle trouvait qu’en contraste avec le tissu blanc et sa peau laiteuse, ses yeux noisette et ses cheveux châtains apparaissaient ternes en comparaison. Toutefois, elle avait réussi à négocier pour porter une robe qui soit plus modeste que celle qui lui avait été proposée à l’origine. Il semblait que la mode était aux robes compliquées en ce moment en Sion. Et ce n’était pas du tout du goût de Rose. Elle entretenait d’ailleurs l’ambition secrète que la simplicité de ses goûts seraient suivis par les autres dames de la cour et que cette mode qu’elle estimait ridicule s’en retrouverait étouffée. Ainsi, elle pourrait porter ce qui lui plaisait le plus sans craindre d’être dénigrée pour ne pas apparaître à la hauteur de son rang.

En revanche, elle refusa tout bijou à l’exception d’une paire de petites boucles d’oreilles en diamant. Elle n’avait pas besoin de faire étalage de ses richesses alors qu’elle allait prier dans la cathédrale. En sortant de ses appartements, cinq membres de sa garde personnelle la suivirent dans sa longue marche à travers les couloirs du palais. Tous ceux qu’elle croisait savaient où elle se rendait. L’information avait effectivement très bien circulé et elle entendit même certaines personnes prier que le Créateur la bénisse.

A l’extérieur, dans la cour du château, Rose s’en voulut d’avoir refusé de porter la cape qu’on lui avait proposée. L’air était sec mais frais, elle en avait la chair de poule bien que de marcher la réchauffait tout de même un peu. De toute façon, elle n’aurait pas à marcher dehors bien longtemps puisque la cathédrale n’était qu’à une minute ou deux de marche. En avançant, elle leva les yeux vers le ciel. Un épais voile de nuages le rendait presque immaculé et le couvrait d’une teinte terne. C’était le ciel d’un jour de neige. Lorsqu’elle se remit à regarder devant elle, elle aperçut Le Borgne et Haakon du coin des yeux et fit signe aux gardes de s’arrêter. Elle se tourna vers les deux Nordiques, les voyant avancer de concert d’un pas rapide. Alors qu’ils approchaient dans sa direction, elle remarqua l’air grave sur leurs visages. Rose n’eut même pas le temps de leur demander ce qui leur arrivait alors qu’ils venaient d’atteindre sa hauteur et que Le Borgne empoignait son bras en ordonnant aux gardes d’entrer dans l’édifice religieux avec eux et de bloquer les portes derrière eux. Ils ne cherchèrent pas plus loin et se barricadèrent après l’entrée de la reine dans la cathédrale. Comme elle l’avait demandé, il n’y avait personne à l’intérieur, pas même un prêtre.

Sentant la main du Borgne compresser douloureusement son bras, Rose se dégagea de son emprise et se frotta la peau en le dardant du regard.

« Que se passe-t-il ? demanda-t-elle en observant alternativement les deux Nordiques en espérant avoir la réponse de l’un d’eux.
- Vous êtes en danger, répondit Le Borgne en vérifiant que la porte serait assez solide. J’ai vu des visages familiers en ville et il semble que c’est pour vous qu’ils sont venus.
- De qui parlez-vous ?
- D’ennemis de Brynhildr. Ils sont en petits groupes mais nous avons reconnu certains d’entre eux que nous connaissons très bien.
- Pourquoi voudraient-ils me tuer ? C’est absurde.
- Vous n’aurez qu’à leur poser la question lorsque nous les rencontrerons.
- Pardon ? »

La discussion s’interrompit lorsqu’un bruit résonna dans l’immense cathédrale. Les gardes se mirent en position autour de la reine, et Haakon et Le Borgne se mirent devant eux. Puis l’écho de plusieurs pas résonna et un groupe d’une dizaine d’hommes jusque-là tapis dans l’ombre apparut de l’autre côté de la nef. Ils étaient vêtus de cuir et de fourrures pour la plupart, et portaient quelques éléments de protection en métal comme des gantelets ou des spalières. L’un d’eux s’annonça clairement comme le chef du groupe : il marchait devant les autres, arborait un air confiant et avait une lueur intense dans le regard. Il était blond comme les blés, ses cheveux étaient longs et plaqués en arrière, et certaines de ses mèches étaient tressées entre elles par des fils de cuir. Ses yeux d’un bleu très clair fixaient Rose tel un prédateur qui fixait sa proie. Haakon maintint sa position mais Le Borgne avança de deux pas lorsque le groupe d’hommes s’arrêta à distance raisonnable. Un espace de plusieurs mètres les séparait du narthex où se trouvait la reine qui observait la scène avec attention et appréhension.

« Vous n’êtes pas les bienvenus ici, annonça Le Borgne.
- Ooh, et c’est un vieillard comme toi qui est censé nous arrêter ? le narguait le chef du groupe dans un sionois avec un fort accent tandis que ses hommes riaient en se dispersant en longueur derrière lui. C’est toi que ce perdant de Siegfried a envoyé pour négocier avec Sion, n’est-ce pas ?
- Négocier ? Te voilà mal informé, Fenrik de Llodan.
- Je vois que tu sais qui je suis, inutile de faire les présentations dans ce cas puisque je suppose que tu connais aussi ma réputation. Arrêtons-nous donc de discuter et donne-moi gentiment la reine si tu veux que j’épargne ta misérable vie.
- Pff… Tout un concentré de clichés à toi tout seul, commenta le vieil homme d’un air arrogant. Décidément, tu n’as pas changé.
- Parce qu’en plus je suis censé te connaître ? »

Rose sentait son cœur tambouriner dans sa poitrine. Elle savait qu’elle était en danger. Autrement, Haakon n’aurait pas l’air aussi tendu. Il serrait les poings et se tenait prêt à agir au moindre besoin, observant attentivement les acolytes de ce fameux Fenrik qui avança seul de quelques pas, ne se sentant nullement menacé par les deux Nordiques de Brynhildr, ni par les gardes sionois qui posaient leur main sur le pommeau de leur épée. Rose avait conscience plus que jamais qu’elle ne savait pas se battre et qu’elle serait de ce fait incapable de se défendre si les autres venaient à échouer. De plus, que pourrait-elle faire contre ces hommes aguerris ?

Fenrik approcha davantage et, à deux mètres du vieil homme qui lui faisait face, il tenta de le contourner en marchant lentement, en toute confiance. Mais Le Borgne heurta avec force le sol en marbre avec sa canne et le vacarme du choc résonna dans toute la cathédrale. Fenrik se mit à rire et rebroussa chemin, de quelques pas, amusé par le regard menaçant que lui lançait cet infirme qui osait s’opposer à lui.

« Je vois que c’est chasse-gardé par là-bas, constatait-il en dégainant son glaive avec désinvolture. Mais c’est vrai que maintenant que j’y pense, j’ai la vague impression de t’avoir déjà vu quelque part.
- Qu’es-tu venu faire en Sion ?
- Obéir aux ordres, tout simplement. Llodan vient de porter un coup dur à Brynhildr, t’es pas au courant, vieillard ? Et mon roi a ordonné qu’on ne laisse pas Siegfried s’en sortir en demandant de l’aide à ce pays qui sent le chien mouillé. Il paraît qu’ils ont une bonne armée. Mais c’est du gâchis dans les mains d’une femme, si tu veux mon avis.
- Llodan gagner une guerre contre Brynhildr, ce serait nouveau ça. Toute notre armée s’est battue avec la gueule de bois ?
- On a eu un peu d’aide, c’est vrai. D’ailleurs, un proverbe de ce pays dit que les ennemis de nos ennemis sont nos amis, pas vrai ? Le clan des Gorgones vous déteste autant que nous, ça tombe bien. »

Haakon se mit soudainement à cracher sur le sol. Apparemment, l’évocation de ce nom provoquait chez lui une forte réaction. Le Borgne tourna la tête vers lui un moment, lui lançant un regard désapprobateur, puis reporta son attention vers Fenrik qui ne s’était pas senti insulté par cette réaction. Bien au contraire, il semblait même en exulter puisque cela confirmait ses dires.

« Vous avez perdu l’esprit. Les Gorgones ne vous apporteront jamais rien de bon.
- J’en ai marre de discutailler avec toi, le vieux. Ecarte-toi maintenant, qu’on en finisse.
- Il faudra me passer sur le corps, protesta-t-il calmement.
- Dans ce cas, comme tu voudras. »

Fenrik leva soudainement son glaive vers Le Borgne qui para le coup avec sa lourde canne. Ses comparses ne bougèrent pas le petit doigt, pas plus que Haakon qui observait la scène en sentant son sang bouillonner dans ses veines. C’était du moins ce qu’en déduisait Rose en le voyant lutter pour tenir en place. En revanche, les gardes de la reine avaient eux aussi dégainé leurs épées et se tenaient prêt à intervenir pour la protéger.

Fenrik tentait de blesser Le Borgne avec son glaive mais ce dernier parait ses coups à chaque fois ou les esquivait malgré son infirmité. Cela commençait d’ailleurs à agacer son adversaire qui mettait de plus en plus de force dans ses coups. Au bout d’un moment, la canne se brisa en deux morceaux, que Le Borgne se mit à tenir dans chacune de ses mains. Mais il était évident qu’il ne pourrait rien contre la jeunesse et l’acier du glaive de Fenrik. Rose redoutait le moment où il se retrouverait aculé.

Mais son adversaire ne daigna pas attendre ce moment puisqu’il profita d’un moment où Le Borgne se releva après avoir trébuché pour dégainer un poignard attaché derrière son dos et ainsi le planter dans le ventre du vieil homme qui se figea alors, dans une douleur qu’il étouffa dans un grognement et qui lui fit laisser tomber les morceaux de sa canne qu’il tenait entre ses mains. Puis Fenrik lui adressa un sourire dément en retirant le poignard avec force avant de reculer de quelques pas en riant, jubilant comme si le combat était gagné d’avance. Le Borgne se mit à tituber mais demeura tout de même debout tandis que Rose avait plaqué ses mains contre sa bouche, choquée par la tournure qu’avaient pris les évènements. Haakon s’apprêtait à riposter mais le blessé lui fit signe de ne pas intervenir.

« Cette façon de bouger… J’ai pas voulu y croire mais là, je dois t’avouer que je suis bluffé. Je ne m’attendais pas à te trouver ici, l’ami. Je me demandais d’ailleurs où t’étais passé, je trouvais ça bizarre qu’on ait pas vu ta face sur le champ de bataille.
- Ha… Sûrement pour cela que vous avez gagné d’ailleurs.
- Puis quand je t’ai reconnu, j’ai dégainé ma botte secrète, se vantait-il en brandissant le poignard avec lequel il avait blessé Le Borgne.
- L’attaque en traitre, c’est bien un truc de Llodan, ça.
- Tu n’y es pas du tout. Tu devrais pourtant commencer à le sentir, non ? »

Le Borgne mit un genou à terre, posant une main sur son ventre. Rose voulait agir, faire quelque chose, n’importe quoi. A ce train-là, cet homme allait mourir. Elle se demandait comment Haakon faisait pour parvenir à rester immobile alors qu’il avait certainement la force de faire quelque chose, de sauver son camarade.

« La lame de ce poignard est empoisonnée, jubilait Fenrik. Un cadeau des Gorgones. Mais il ne s’agit pas de n’importe quel poison, tu t’en doutes bien. Parce que ça servirait à rien autrement. Alors, qu’est-ce que tu vas faire, Guerrier Centenaire, chienchien maudit des rois de Brynhildr ? Tu vas enfin mourir, c’est un grand jour ! Allez ! Lève-toi ! »

Difficilement, Le Borgne se releva puisque Fenrik ne semblait pas décidé à frapper un homme à terre. Malgré leur apparence dure et barbare, il semblait que les Nordiques avaient une éthique concernant le combat. Mais Rose imaginait difficilement que ce soit un combat à la loyale alors que Le Borgne n’était pas armé et se retrouvait de surcroît empoisonné. Elle intima Haakon de faire quelque chose mais celui-ci lui adressa un regard qu’elle ne sut déchiffrer. Son camarade lui avait demandé de ne pas intervenir et il ne pouvait que s’y plier.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Sam 18 Avr - 11:03

Chapitre Seize

Alors que Le Borgne levait la tête vers les hautes voûtes de la cathédrale, Fenrik échangea quelques mots avec ses comparses et tous se mirent à sortir une fiole de leur poche ou de leur ceinture pour en verser le contenu transparent sur la lame de leur glaive. Il en fit d’ailleurs de même après avoir rangé son poignard. Rose se demandait si ce liquide n’était pas le même poison qui imbibait l’arme qui avait blessé Le Borgne. D’ailleurs, il se tenait debout et regardait le plafond sans dire un mot. Comme si la situation présente n’avait aucune importance.

« Je vais devoir t’attendre encore longtemps ? s’impatientait Fenrik. Je ne vois pas de sang s’écouler de ta blessure. Seulement du sable. Je sais que j’ai atteint ta chair mais je me doutais qu’il en faudrait plus pour te mettre à terre. Viens te battre ! »

Rose ne comprenait pas ce qu’il se passait devant elle. De quel sable parlait-t-il ? C’est alors qu’elle baissa les yeux vers le sol. Un petit monticule de sable était effectivement en train de se former aux pieds du Borgne. Toutefois, ses gardes décidèrent qu’il était temps d’arrêter de jouer. Ils s’éloignèrent de la reine et avancèrent lentement vers Fenrik en brandissant leurs épées. Rose tenta de les en empêcher, ayant un mauvais pressentiment. En réaction, cinq des acolytes de Fenrik sortirent du rang en retrait pour croiser le fer avec eux.

« Vos soldats vont mourir, Madame, la narguait leur chef. C’est dommage.
- Je ne comprends pas vos motivations, clama-t-elle d’une petite voix. Sion n’a rien à voir avec vos guerres en territoire nordique.
- Allons, dîtes ça à d’autres. Jamais Siegfried ne vous aurait envoyé celui-là si c’était pour un motif moins important. »

La jeune femme demeurait perplexe. Les évènements la dépassaient. Dire qu’elle était seulement venue dans la cathédrale pour faire semblant de prier afin de préserver les apparences. A présent, elle avait l’impression de se retrouver au cœur d’un conflit qui ne la concernait pas. Lorsque le premier de ses gardes tomba inerte sur le sol, Rose poussa un hoquet de stupeur. Les hommes de Fenrik apparaissaient bien plus expérimentés, et plus violent. Dans le Grand Nord, on se battait bien différemment que dans le reste du continent. Leur style était brutal et sans pitié. Un autre garde tomba, puis encore un autre. Tout ce qu’ils pouvaient faire, c’était à peine blesser les Nordiques alors qu’eux perdaient la vie. Lorsque le dernier garde tomba sur le marbre froid, Rose sentit les larmes lui monter aux yeux. C’était la première fois qu’elle voyait des hommes se faire tuer. Le sang avait été versé dans un lieu sacré. Beaucoup de sang. Bien trop.

Le Borgne claqua la langue dans sa bouche, agacé par toute cette situation. Puis il tourna la tête vers Haakon, un air grave dans son œil bleu. Et s’adressa à son compagnon d’une voix différente, celle que Rose avait l’habitude d’entendre lorsqu’ils discutaient dans leur langue maternelle.

« Haakon, protège la reine. Coûte que coûte. C’est un ordre. »

Le grand Nordique se rapprocha alors de la jeune femme, se plaçant devant elle pour faire bouclier si besoin, et sortit de son manteau une hachette dont Rose n’aurait jamais soupçonné l’existence. Elle se demandait d’ailleurs si cette arme avait toujours été là. Le Borgne fit quant à lui un pas en avant, mettant ses mains derrière son dos, semblant chercher quelque chose.

« Tu tiens donc vraiment que nous nous battions, Fenrik, constatait-il. C’est toi qui l’auras voulu. Tu m’as mis d’une méchante humeur. Alors aujourd’hui, je ne ferai pas de prisonniers. Ce sera toi et tes hommes contre moi seul.
- Tu es un gars très drôle. Tu crois honnêtement faire le poids contre nous alors que nous avons ce qu’il faut pour te tuer ?
- Je n’exulterais pas si j’étais à ta place. Cela fait un moment que je ne me suis pas battu et je dois dire que cela commençait à me démanger dans les poings. Ton destin prend fin maintenant, Fenrik de Llodan. Puisse le Cosmos te réserver un meilleur destin dans ton existence prochaine.
- Et c’est en infirme que tu comptes tous nous tuer, le raillait son adversaire.
- Certainement pas. J’ai besoin de lâcher du lest. »

Sur ce, Le Borgne dénoua une ceinture placée sous ses vêtements, la brandit à bout de bras, faisant s’écouler devant lui le sable qu’elle contenait en masse à l’intérieur, et la laissa tomber lourdement sur le sol. Puis il fit de même avec une nouvelle ceinture de sable qui avait formé la bosse dans son dos et qui tomba elle aussi lourdement à terre. Rose suivit des yeux la chute des deux ceintures qui ressemblaient plutôt à des sacs de sable munis de sangles de cuir. Puis son regard se leva vers la silhouette désormais très différente du Borgne. Qui n’avait plus rien d’un bossu. Ensuite, il retira l’épais manteau de fourrure et le jeta sur le côté. Il réserva d’ailleurs le même sort au gilet qu’il portait en dessous. Sans toutes ces épaisseurs, la silhouette de l’homme que Rose avait connu pendant ces quatre derniers mois était totalement différente, voire méconnaissable. En réalité, il n’avait aucun embonpoint, pas de dos courbé par la force de l’âge. Pas même de barbe ou de moustache puisqu’il se débarrassa également d’un postiche collé à sa peau. A mesure qu’il retirait chacun des artifices qui avaient contribué à dissimuler sa véritable apparence, Fenrik roulait des épaules en riant doucement. Apparemment, tout cela était très divertissant pour lui. Puis Le Borgne retira ce qui faisait de lui un borgne : son cache-œil en cuir qu’il envoya s’envoler d’un geste sec vers son épais manteau. Enfin vint le tour de ses longs cheveux crépus de couleur poivre et sel qui se révélèrent n’être qu’une perruque sous une chevelure d’un noir de jais dans laquelle il passa sa main pour lui donner plus de forme.

Rose ne le voyait que de dos mais elle avait l’impression d’avoir un inconnu sous ses yeux. Elle leva alors les yeux vers Haakon mais rien ne transparaissait de son visage figé par la tension.

« Tu en avais de l’attirail, commenta Fenrik. C’est bon, t’as fini ?
- Pas tout à fait, répondit-il en retirant ses bottes pour les balancer plus loin. Ai-je au moins le droit de prendre une épée ?
- Dépêche-toi alors. Tu me fais vraiment trop attendre.
- Tu changeras vite de discours, tu verras. »

Alors que leur propriétaire se déplaça pieds nus vers l’un des gardes qui avait péri, Rose remarqua que l’une des bottes avait contenu une sorte de talon en bois qui s’était alors échappé lorsque elles avaient était jetées au sol. Et à en voir la démarche habile de celui qu’elle ne reconnaissait plus, elle déduisait que cette pièce de bois avait certainement servi à le faire boiter. Elle le vit ensuite s’accroupir devant le garde et baisser respectueusement la tête en lui refermant les paupières avant de se relever avec l’épée du malheureux en main.

« Je suis prêt maintenant, signala-t-il. Ouvre bien les yeux, je me sens incroyablement léger maintenant que je n’ai plus tout cela sur le dos.
- Arrête d’ouvrir ta grande gueule et viens crever ! »

La seconde d’après, Fenrik se ruait déjà vers lui en brandissant son glaive, suivi de deux de ses hommes qui se mirent aussi à l’attaquer. Les gestes du Borgne, ou peu importe son nom, étaient effectivement rapides et précis et le choc métallique des lames résonnait puissamment sous la voûte de la cathédrale. L’homme qui n’apparaissait désormais plus comme un vieillard semblait n’avoir que la trentaine, peut-être un peu moins. C’était difficile à estimer pour Rose de là où elle se trouvait et avec la vélocité des mouvements de cet homme. Sur sa chemise blanche, une tache pourpre indiquait l’endroit où le poignard avait transpercé sa peau mais il ne saignait pas assez pour risquer de se vider de son sang.

Malgré son agilité, il se faisait blesser aussi. Aux bras, aux jambes, dans le dos. Les lames des glaives de ses adversaires ne le blessaient que superficiellement mais la quantité de ses blessures faisait qu’il perdait de plus en plus de sang. A chaque coupure, sa chemise s’imbibait de rouge mais il demeurait debout et continuait à se battre avec détermination. Toutefois, bien qu’il se retrouvait blessé, ses adversaires tombaient les uns après les autres, leur sang était bien davantage versé que le sien. Fenrik perdait ses hommes mais cela ne semblait pas le perturber, son envie de tuer cet homme avec lequel il semblait entretenir une longue rivalité ne s’en trouvait en aucun cas diminuée. Lorsqu’ils furent les seuls à rester debout, ils s’arrêtèrent l’espace d’un instant. Fenrik en profita pour reprendre son souffle tandis que son opposant essuyait la sueur de son front du revers de sa manche. Cette fois-ci, Rose pouvait mieux voir son visage et ne pouvait qu’admettre qu’elle ne le reconnaissait vraiment pas. A part à la couleur de ses yeux d’un bleu céruléen qui décelaient encore plus d’intensité que lorsqu’il n’en avait dévoilé qu’un seul.

« Alors, tu te sens faiblir, n’est-ce pas ? devinait Fenrik. Toutes ses blessures, t’as pas l’habitude. Je suis sûr que tu ressens déjà des picotements dans tes doigts, que ta vue n’est plus très claire, que tes jambes ont du mal à te porter. Je t’ai senti un peu moins rapide là.
- Et après c’est moi qui parle trop… »

Puis ils se mirent à croiser à nouveau le fer et Rose plaqua à nouveau ses mains contre sa bouche lorsque l’homme aux cheveux de jais tomba au sol. Mais la frayeur ne dura pas longtemps lorsqu’il empala Fenrik avec son épée alors que ce dernier projetait de l’achever. Lentement, il se releva en tenant son adversaire par son épée qu’il enfonça jusqu’à la garde en lui faisant ses adieux avant de le projeter au sol. Puis, se tenant debout à l’aide de sa lame ensanglantée, il approcha du corps de Fenrik pour vérifier qu’il était bien mort. Haakon sembla alors se détendre mais ce fut de courte durée puisque son camarade tourna péniblement la tête vers Rose et lui avant de s’écrouler à son tour sur le sol. L’instant suivant, les portes de la cathédrale s’ouvrirent derrière la jeune femme qui s’agrippa au bras de Haakon, craignant qu’il ne s’agissait d’une nouvelle attaque, mais il lui fit rapidement signe que tout allait bien lorsqu’il reconnut les personnes qui entrèrent, toutes vêtues de pourpre et de plastrons de cuir. A l’exception d’un homme svelte aux yeux verts et aux longs cheveux blonds platine surmontés de ce qui ressemblait à une couronne de bois et de métal et qui portait une longue tunique vert pastel brodée de fils d’argent. Rose n’avait même pas besoin de poser la question pour savoir qu’il s’agissait du roi Siegfried.

« Oh non, si seulement nous étions arrivés plus tôt, murmura-t-il en voyant l’homme qui venait de tomber à terre et dont le sang commençait à former une mare autour de lui. Sven ! Il est blessé, dépêche-toi avant qu’il ne perde tout le sang qu’il lui reste !
- Yorik s’est démit l’épaule en défonçant la porte, lui indiqua un autre homme vêtu de noir qui se hâta de pénétrer à son tour dans l’édifice et de rejoindre l’homme à terre. Par les glaces du Grand Nord, ne me dîtes pas qu’ils avaient cette cochonnerie de poison avec eux. Il est dans un sale état. »

Rose vit avec la plus grande perplexité tous ces inconnus fouler le sol de la cathédrale avec la diligence de fourmis au travail, chacun sachant ce qu’il avait à faire. Des hommes portèrent ceux de Fenrik par les jambes et les bras pour les évacuer du bâtiment tandis que les gardes de la reine étaient allongés sur le marbre les uns à côté des autres avec leurs épées sur eux, leurs doigts croisés sur le pommeau. La jeune femme perçut ce geste comme une forme de respect, une tentative de leur rendre leur dignité dans la mort. Pendant ce temps, l’homme prénommé Sven, qui apparaissait être un médecin, s’occupait des plaies de l’homme aux cheveux de jais qui gisait sur le sol, inconscient et pâle comme un linge. Le roi Siegfried commença par observer chaque geste effectué par Sven mais ce dernier le chassa, prétextant que le roi le gênait dans son travail. Il haussa alors les épaules et se dirigea alors vers Rose et Haakon, qui avait posé sa grande main sur celle de la jeune femme qui ne lâchait pas son bras afin de la rassurer.

« Votre Majesté, s’adressa-t-il à Rose d’une voix douce, je suis navré que notre rencontre se fasse en ces circonstances. Tous ceux qui vous ont attaqué se trouvaient allongés sur le sol, aucun n’a pris la fuite ?
- N-non, articula-t-elle encore choquée. Il… il les a tous tués.
- Avez-vous été blessée ?
- Pas du tout… Que… que se passe-t-il ? Je ne comprends pas. »

Lorsque Thomas Doley entra dans la cathédrale, Rose le fixa avec de grands yeux ébahis. Il avait les joues rouges et ses boucles dorées étaient en désordre. Il semblait avoir couru. La jeune femme libéra enfin le bras de Haakon et elle saisit les mains que le marquis de Grand-Sion lui tendait.

« Est-ce que vous allez bien, Votre Majesté ? s’inquiétait-il.
- Tout va bien, je ne suis pas blessée.
- Bien. Monsieur, merci d’être intervenu.
- Ce n’est pas moi, lui assura Siegfried avec le sourire aux lèvres. Ils étaient tous morts lorsque nous sommes parvenus à entrer. Votre Majesté, disposeriez-vous d’une salle libre à nous prêter pour que nous puissions mieux nous occuper de notre blessé ?
- Euh… Monsieur Doley… ? hésitait-elle, l’esprit encore trop perturbé pour réfléchir.
- Dans l’aile ouest, les appartements bleus. Vous y serez tranquilles bien que ce ne soit pas le plus près. Je vais demander à ce qu’on vous y conduise.
- Je vous remercie, répondit-il en s’inclinant poliment avant de s’adresser à ses hommes qui attendaient ses ordres tout en jetant quelques coups d’œil inquiets vers le patient du médecin. Messieurs, soulevez notre camarade, doucement. Nous nous déplaçons. »

Abasourdie, Rose les observa œuvrer de concert avec discipline, admirant leur formidable travail d’équipe. Tout le groupe, accompagné d’Haakon, suivit le roi qui était guidé par un page auquel le marquis avait donné des ordres. Après leur départ, des soldats de Sion entrèrent à leur tour pour découvrir les corps alignés de leurs confrères, entourés par le désordre et du sang partout sur le sol et sur les bancs qui avaient étés poussés dans le feu de la bataille. La reine quitta la cathédrale à son tour en compagnie de Thomas Doley. Malgré le combat à mort qui avait eu lieu en sa présence, sa robe était d’un blanc immaculé. Pas une goutte de sang n’était venue gâcher la splendeur de ce vêtement dont elle avait pourtant hâte de se débarrasser.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Lun 20 Avr - 20:58

Chapitre Dix-Sept

Après être retournée à ses appartements, Rose fit annuler tout son emploi du temps de la journée et demanda à ce qu’on la laisse seule dans sa chambre, jugeant ne pas avoir besoin de domestiques pour l’aider à se changer. Elle eut toutefois grand peine à retirer cette somptueuse robe blanche dans laquelle elle se sentait à présent étouffer, puis demeura un long moment assise sur son lit en camisole de soie et en jupons de coton. Encore choquée par les évènements, la jeune femme ne disait rien, la chambre était plongée dans le silence alors que dernière la porte se trouvait une vingtaine de gardes qui se tenaient en faction, en prévision de toute attaque éventuelle sur sa personne. Mais ce qui l’accablait le plus n’était pas le danger. C’était le fait que des hommes étaient morts pour la protéger. Le fait que, comme Le Borgne le lui avait dit, elle ne le connaissait pas aussi bien qu’elle le pensait. D’ailleurs, elle ne comprenait pas pourquoi toute cette mascarade, ce mensonge. A aucun moment elle ne s’était imaginé qu’il portait un déguisement. Tout ce poids pour déformer sa silhouette, l’épaisseur de ce manteau pour dissimuler la tromperie, cette barbe et cette perruque, ce talon de bois dans la botte, ce bandeau sur l’œil… Comment un homme pouvait-il s’infliger cela pour camoufler sa véritable apparence ? Allant même jusqu’à modifier sa voix pour s’accorder au reste ?

Lorsqu’elle commença à avoir froid, Rose se leva du lit et choisit dans son armoire une robe bien plus simple que la précédente, de couleur rouge foncé, et qu’elle pouvait mettre seule sans problème. Les domestiques qui l’habillaient habituellement ne lui auraient probablement pas laissée la mettre en d’autres circonstances car, même si elle n’avait pas l’air d’une paysanne, elle n’avait pas l’air d’une reine non plus avec cette robe. Toutefois, puisqu’elle avait suspendu ses affaires officielles pour la journée, personne ne trouverait rien à redire, surtout de crainte de la froisser alors qu’elle avait été suffisamment éprouvée.

Alors qu’elle défaisait le chignon qui attachait sévèrement ses cheveux, on toqua à la porte. Thomas Doley entra et la trouva avec surprise devant sa coiffeuse, changée et s’occupant seule de sa chevelure. Lorsqu’il lui demanda où étaient ses domestiques, elle répondit qu’elle les avait congédiées, souhaitant être seule pour réfléchir.

« Etiez-vous au courant de tout ceci, Monsieur Doley ? l’interrogea-t-elle en laissant tomber ses cheveux en cascade sur ses épaules. Enfin, j’entends par là le déguisement de Monsieur Le Borgne. Ou quelle que soit son identité.
- Absolument pas, Votre Majesté. Si je l’avais su, je vous en aurais fait part. Cela dit, j’avais donc effectivement des raisons d’avoir des doutes à son sujet…
- Et qu’en est-il de l’arrivée du roi Siegfried ?
- Je l’ai rencontré ce matin alors que vous veniez de partir pour la cathédrale. Il s’est présenté et s’est excusé de sa visite impromptue, justifiant cependant qu’il venait pour un motif urgent et qu’il avait besoin de voir son général.
- Son général ?
-Je lui ai posé exactement la même question. Puis deux de ses soldats ont accouru vers nous, informant le roi qu’ils avaient entendu des bruits de bataille dans la cathédrale et qu’ils l’avaient escaladé pour voir ce qu’il se passait.
- Et ils y ont vu leurs ennemis qui nous attaquaient.
-Exactement. Et comme je savais que vous étiez là-bas aussi, je leur ai demandé de vous aider le temps que j’aille chercher du renfort. Mais lorsqu’ils sont arrivés, il semble que les assaillants étaient tous morts, d’après ce que vous m’avez dit. »

Le marquis s’inquiétait pour Rose, sachant comme cette épreuve avait dû être terrifiante, lorsqu’on toqua à nouveau à la porte. Il partit ouvrir afin de voir de qui il s’agissait tandis que Rose achevait d’attacher une partie de sa chevelure en tresse. Haakon entra mais demeura tout près de la porte. Rose se leva soudainement et lâcha ses cheveux qui reprirent alors leur forme initiale. Le cœur battant, elle attendait qu’il dise quelque chose. Elle craignait plus que tout qu’il ne soit venu lui annoncer la mort de son camarade. Il ne dit rien pendant quelques longues secondes puis il ouvrit finalement la bouche au grand étonnement de Thomas Doley.

« Le roi souhaiterait s’entretenir avec vous en fin d’après-midi afin de répondre à vos question, déclara-t-il. Pour l’instant, il espère que vous comprenez qu’il préfère rester auprès de Sven, notre médecin.
- Bien-sûr. Vous pouvez lui assurer que j’ai une multitude de questions, répondit Rose avec calme. Et… comment va-t-il ?
- Vous ne devriez pas vous inquiéter. Je l’ai vu subir bien pire. »

Puis Haakon repartit, laissant un marquis fort surpris de l’avoir entendu parler sionois et une reine qui reprit place devant le miroir pour terminer d’arranger ses cheveux. Rose avait l’air serein mais ce n’était qu’une façade. Beaucoup de questions la taraudaient. Et les heures qui la séparaient de leurs réponses s’annonçait déjà comme interminables.

Afin de s’occuper l’esprit, Rose demanda à ce qu’on lui apporte de quoi travailler puisque l’incendie dans le quartier commerçant de la capitale et les préparations de sa visite à la cathédrale lui avaient fait remettre à plus tard des affaires en souffrance. Travailler lui ferait penser à autre chose. C’était du moins le résultat qu’elle escomptait mais elle n’était pas prête à parier là-dessus, connaissant sa nature curieuse.




Lorsqu’on vint la chercher alors que le soleil descendait vers l’horizon, Rose était plongée dans un recueil de compatibilité qu’elle trouvait suspect. Certains chiffres n’étaient pas cohérents et les notes qu’elle avait couchées sur une feuille de papier lui laissaient à penser qu’il y avait des gens malhonnêtes au sein de son gouvernement. Elle était si absorbée par sa trouvaille qu’elle ne remarqua pas le soldat vêtu de pourpre qui était venu pour l’escorter jusqu’aux appartements occupés par le roi Siegfried. Il se racla finalement la gorge pour attirer son attention. Avec succès, car elle leva enfin les yeux de son travail et l’observa, surprise de le trouver là. Alors qu’il lui annonçait qu’on lui avait demandé d’escorter la reine, celle-ci laissa tomber le cahier de comptes sur le bureau et bondit de sa chaise, puis attrapa un châle qu’elle mit sur ses épaules en le rejoignant. Elle était plus que prête et trépignait d’impatience.

Dans le couloir, Rose marchait derrière le soldat et observait sa façon de se déplacer. Elle avait remarqué qu’Haakon avait la même. Des pas silencieux, une démarche régulière, un militaire à n’en pas douter. La jeune femme se souvenait d’ailleurs que Le Borgne lui avait dit que tous les hommes de Brynhildr étaient des soldats. Certains plus que d’autres, avait-il ajouté.

Les appartements bleus étaient situés dans l’aile ouest, tout comme les appartements de la reine, ce qui faisait que le trajet serait court. Elle supposait que le marquis de Grand-Sion avait fait exprès de les installer là afin de pouvoir bloquer toute l’aile pour des raisons de sécurité et de lui permettre librement de rendre visite au roi Siegfried comme elle s’apprêtait à le faire. Arrivés à destination, le soldat lui ouvrit la porte et la laissa passer la première. Après avoir parcouru une petite antichambre, ils pénétrèrent dans le salon où était installé le roi, entouré de quelques un de ses soldats. Lorsqu’il aperçut Rose, il se leva du fauteuil sur lequel il avait pris place. Ils se serrèrent la main, à l’initiative de Siegfried qui prit celle de Rose dans ses deux mains. Elle trouva cela curieux mais leurs cultures étaient différentes après tout. Toutefois, elle eut l’impression de déceler une expression perplexe traverser le visage du monarque pendant l’espace d’une seconde. Puis il lui lâcha la main et l’invita à s’asseoir avec lui afin de discuter. Rose ne se fit pas prier, il y avait beaucoup de choses qu’elle souhaitait savoir.

« C’est la guerre qui m’a emmené ici, Votre Majesté, expliqua-t-il en prenant sa couronne sur ses genoux. Mon pays n’est pas perdu, ne vous en faîtes pas. Mais j’ai besoin de mon général un peu plus tôt que prévu. Si je lui avais envoyé une lettre, il l’aurait considérée factice, comme je le lui avais ordonné.
- Votre général, monsieur ? reprit-elle.
- Ah, j’oubliais. C’est moi qui lui avait demandé de se grimer afin d’avoir l’air moins menaçant et ainsi éviter toute suspicion de la part de votre oncle. J’ai d’ailleurs été surpris d’apprendre la nouvelle de sa mort. Toutefois, Haakon m’a expliqué qu’il avait gardé le déguisement alors que ce n’était plus nécessaire. Mais quand j’ai demandé à Felix pourquoi, il a refusé de me répondre. »

Rose écoutait attentivement le récit du roi. A chacune de ses explications, c’était comme si tout s’imbriquait avec évidence. Il lui apprit que l’homme qui s’était jusque-là fait appeler Le Borgne s’appelait en réalité Felix Pierce et qu’en plus d’être un général avec une position assez particulière dont il ne donna pas de précision, il était aussi la personne en qui Siegfried avait le plus confiance. Felix Pierce. Rose trouvait que cela sonnait plus sionois que nordique, et ce prénom était d’ailleurs tombé en désuétude en Sion. De plus, elle avait remarqué qu’aucun des soldats présents dans la pièce n’avait de cheveux aussi noirs. La plupart de la population nordique avait les cheveux blonds, roux ou châtain clair.

« Et pourquoi l’avez-vous envoyé jusqu’à moi en Sion ? demanda-t-elle finalement. Je ne vous aurais servi à rien si Leopold était encore en vie.
- Je préfèrerais vous l’expliquer un peu plus tard, hésitait-il.
- Pourquoi ? insista la jeune femme qui percevait cette esquive comme suspecte.
- Ah mais qu’est-ce qu’il est têtu ! se mit à râler le médecin en sortant de la chambre attenante au salon et interrompant ainsi la conversation. Siegfried, va falloir que tu expliques à cette tête de mule qu’il doit se tenir tranquille !
- Et le poison ? s’enquit son souverain.
- Il a commencé à l’éliminer bien sûr, à quoi tu t’attendais, hein ? Mais il n’a pas l’habitude de se faire soigner alors il refuse de m’écouter. »

Sven, le médecin, semblait de mauvaise humeur mais Rose vit que Siegfried se contentait de sourire légèrement à mesure qu’il se plaignait. Puis lorsqu’il partit voir un des soldats qui portait son bras en écharpe, le roi se pencha vers la jeune femme.

« Vous devriez parler à Felix, lui suggéra-t-il à voix basse.
- Mais je…
- Parlez-lui, Votre Majesté. »

Puis Siegfried se leva et s’installa au bureau autour duquel s’étaient rassemblés plusieurs de ses hommes pour discuter de ce qui semblait être de la stratégie militaire ou quelque chose qui s’y apparentait. Rose demeurait assise sur son fauteuil et hésitait. Le roi lui avait conseillé de parler avec cet homme qu’elle avait l’impression de ne pas connaître du tout. Incertaine, elle se demandait si c’était vraiment une bonne idée. Toutefois, sa curiosité la poussa à se lever et à se diriger vers la porte de laquelle Sven était sorti. L’anxiété faisait battre son cœur très fort dans sa poitrine. Elle ne savait même pas ce qu’elle allait dire, ou même si elle allait parvenir à ouvrir la bouche. Il n’était pourtant pas un inconnu. Ou peut-être bien que si. Mais la seule façon d’en avoir le cœur net était d’ouvrir cette porte.

Et, finalement, c’est bien ce qu’elle fit. Là, elle découvrit un homme vêtu du même pourpre que ses camarades et qui se tenait devant la fenêtre en s’appuyant contre le montant. Puis il tourna la tête vers elle et Rose croisa alors son regard d’un bleu intense, mais il détourna rapidement les yeux et se déplaça lentement vers le lit pour s’y asseoir. Pour quelqu’un qui avait perdu beaucoup de sang, elle estimait qu’il ne se portait pas si mal.

Puisqu’il n’ouvrait pas la bouche, Rose décida de s’imposer et prit place sur une chaise à côté du lit sans même attendre d’y être invitée. Puis elle se mit à l’observer avec insistance, attendant que ce soit lui qui rompe le silence car elle ne savait même pas par où commencer. Il lui avait pourtant semblait si âgé encore le matin-même, elle devait admettre qu’elle était surprise de constater qu’il devait avoir à peu près le même âge que le roi. Pourtant, son discours avait souvent été empreint de sagesse, même s’il était vrai qu’il semblait l’éviter ces derniers temps.

« Je suis désolé, commença-t-il enfin dans cette voix qu’elle n’avait pas encore vraiment l’habitude de lui entendre. J’aurais dû me séparer ce costume de vieux boiteux plus tôt mais… je ne savais pas comment amener le sujet. Haakon a tenté de me persuader de le faire mais nous étions en désaccord. Et à cette occasion, j’ai été dur avec vous, je le regrette.
- Alors m’avez-vous menti pendant tout ce temps ?
- Pas du tout. C’est juste qu’il y a des choses que je n’ai pas dites.
- Comme quoi ?
-Vous tenez vraiment à tout savoir ? Siegfried vous a-t-il dit pourquoi il m’avait envoyé en Sion ?
- Non, il a esquivé le sujet.
- Voilà qui ne me surprend pas. Il ne m’a pas dit non plus pourquoi il était venu de Brynhildr jusqu’ici. La perte d’une guerre, ce n’est pas un motif suffisant. Soyez vigilante avec lui, c’est une véritable anguille, il ment encore mieux que vous.
- Ne l’appréciez-vous pas ?
- Bien sûr que si. C’est quelqu’un de bien… qui ne se comporte pas toujours comme tel. »

Le jeune homme aux cheveux de jais prit le couteau qui était posé sur la table de chevet et qui lui servait à tailler du bois pour passer le temps, il sembla hésiter un instant puis leva les yeux vers Rose qui se demandait ce qu’il comptait faire avec.

« Vous souvenez-vous comment Fenrik m’a appelé ?
- Il ne vous a pas nommé. C’est le roi qui m’a appris votre véritable nom, indiqua-t-elle.
- Je parlais de ce surnom qu’il a évoqué. Guerrier Centenaire. Siegfried n’était encore qu’un enfant lorsqu’on me l’a donné. La plupart des Nordiques, ou plutôt tous ceux qui suivent les préceptes du Cosmos en fait, considèrent que je suis maudit car mon existence va à l’encontre de ses lois. Ne paniquez pas, je vais vous montrer. »

Rose n’eut pas le temps de demander pourquoi il disait cela qu’il s’entailla la paume de la main juste sous ses yeux avec le couteau qu’il tenait dans l’autre. Alors qu’elle cherchait de quoi couvrir la plaie, il lui demanda une nouvelle fois de ne pas paniquer et d’observer. Puis, au bout de quelques secondes, la plaie se referma d’elle-même et le sang qui s’en était écoulé disparut. La jeune femme demeura perplexe un moment, c’était la première fois qu’elle voyait un tel phénomène. C’était même complètement insensé. Puis son regard passa de la main de Felix à ses yeux bleus.

« D’habitude, je guéris plus vite mais mon corps n’a pas encore éliminé tout le poison. Il a la propriété de neutraliser mon pouvoir.
- Votre pouvoir ? Mais Maître Ilan a dit que vous n’étiez pas un mage.
- Il a raison. Et ce pouvoir fait qu’il est impossible de me tuer, mon corps se régénère instantanément, expliqua-t-il en reposant le couteau. Mais cela m’empêche aussi de vieillir. Je suis incapable de mourir.
- Mais… c’est impossible.
- Je suis pourtant devenu immortel il y a une centaine d’années. Et depuis, je suis demeuré le même. Haakon n’était qu’un gosse qui chapardait sur les étals quand je l’ai connu. J’ai servi plusieurs rois de Brynhildr et j’ai même vu naître Siegfried.
- Comment … ?
- C’est le Cosmos qui a fait de moi ce que je suis. Il n’y a rien que je puisse faire. Il m’a choisi pour accomplir quelque chose qui dépasse mon entendement pour le moment. Mais d’après Siegfried, c’est pour bientôt. Lui aussi a été choisi mais son pouvoir n’est pas le même. Je suppose que c’est cela que le mage a senti chez nous. Les mages sont sensibles aux forces du Cosmos, qu’ils y croient ou non. »

Rose lisait la vérité dans son regard mais ne disait rien. Elle ne savait même pas quoi répondre à cela à part balbutier ou tenter de nier que ce qu’il disait était possible. Elle était sans voix. Comme elle l’avait imaginé lorsqu’elle s’était retrouvée dans la cathédrale où le sang avait coulé pour un conflit qui ne la concernait pas, tout cela la dépassait à un point qu’elle n’aurait jamais pu envisager. Ne pouvant plus rester en place, elle se leva et se posta devant la fenêtre, exactement là où elle avait trouvé Felix en ouvrant la porte. Elle avait besoin de rassembler les informations et de les relier entre elles.

Derrière elle, Rose entendit l’homme qui n’avait finalement de jeune que son apparence se lever du lit pour la rejoindre près de la fenêtre. Il se tenait le côté en grimaçant légèrement.

« Vous devriez vous reposer si vous ne voulez pas que votre médecin soit contrarié, conseilla-t-elle en osant à peine le regarder.
- Sven ? Il a toujours eu un caractère de cochon. Je me suis d’ailleurs inspiré de lui pour incarner mon personnage.
- Oh, t’as dû être une vraie perle alors, persifla le médecin d’un ton acerbe à l’entrée de la chambre. Ce devait être amusant de pouvoir faire ton vieux rabat-joie.
- Je ne suis pas rabat-joie.
- Je repasserai plus tard, t’as intérêt à être allongé quand je reviens. »

Sven ferma la porte plus doucement que Rose l’aurait imaginé, pensant qu’il était en colère mais Felix lui assura le contraire, il avait simplement une personnalité corrosive. Il expliqua d’ailleurs que de s’être inspiré du médecin ne lui avait pas facilité les choses finalement car il n’avait pas du tout le même caractère, et encore moins la même façon de parler.

La jeune femme décida ensuite de le laisser se reposer car l’immortalité ne semblait pas l’épargner de la douleur. De plus, Rose était quelque peu effrayée par ce médecin qui avait l’air perpétuellement en colère. Puis elle sentait la fatigue la gagner, la journée avait été fort riche en émotion et elle espérait pouvoir trouver le sommeil rapidement. Elle avait encore des questions mais ses invités nordiques ne se volatiliseraient pas soudainement. Elle comptait bien leur rendre visite jusqu’à ce que sa curiosité soit entièrement satisfaite.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Jeu 18 Juin - 0:01

Chapitre Dix-Huit

Après le départ de Rose, Felix poussa un soupir en posant le front contre la fenêtre. La visite de la jeune femme l’avait quelque peu rendu nerveux. Il s’était attendu à ce qu’elle se mette en colère pour lui avoir dissimulé la vérité alors qu’il était évident qu’elle avait eu une grande confiance en lui. Il avait même redouté de lui faire peur en lui révélant qu’il n’était pas comme n’importe quel être humain lambda. En général, cela avait pour habitude de rebuter les gens.

« Peut-être n’aurais-je pas dû lui dire autant de choses d’un coup, bredouilla-t-il en se grattant la tête.
- Elle n’avait pas l’air de trop mal le prendre en partant, déclara une voix à l’entrée de la chambre. Mais ce n’était probablement qu’une façade… »

Felix tourna la tête vers Siegfried qui prenait librement place au pied du lit en arborant sur ses lèvres fines ce sourire malicieux qu’il adoptait toujours lorsqu’il se mettait à taquiner son ami. Il était toujours aussi insolent que lorsqu’il était enfant. Mais aucun des rois de Brynhildr qui s’étaient succédé au court de la longue existence de Felix n’avait eu la moitié de l’intelligence de cet homme qui n’avait en revanche rien du physique de ses prédécesseurs. Contrairement à eux, Siegfried avait une silhouette élancée, portait d’ailleurs des vêtements qui soulignaient cet aspect, et ses longs cheveux blonds étaient lisses et soyeux. A vrai dire, il serait facile pour lui de se faire passer pour autre chose qu’un Nordique puisqu’il ne collait pas du tout à l’idée qu’on s’en faisait. Surtout dans le Sud, comme les Nordiques avaient l’habitude d’appeler tout le reste du continent.

« Pourquoi es-tu venu jusqu’ici, Siegfried ? demanda-t-il finalement en se retournant pour s’adosser à la fenêtre. Et ne dis pas que c’est la guerre.
- Hmm… j’étais curieux de rencontrer la reine.
- Menteur.
- Mais j’ai été déçu. Je n’ai rien senti quand je lui ai serré la main. Me serais-je trompé ?
- Ce serait bien la première fois. »

Si la particularité principale du pouvoir de Felix était l’immortalité, il en était autrement pour Siegfried. Son pouvoir consistait à ressentir les perturbations du Cosmos et à prédire l’ascension d’un nouvel élu. Jusque-là, à chaque fois qu’il avait vu une personne devenir l’une des leurs en rêve, cela s’était toujours produit. Il ne pouvait avoir fait erreur. D’autant plus que le rêve dans lequel Siegfried avait vu Rose avait été encore plus vivace que les autres. Il avait interprété cela comme un signe du Cosmos, comme si le moment qu’ils attendaient tous approchait. Felix n’avait pu que le croire, le roi n’était pas du genre à plaisanter avec ces choses-là. Il prenait son rôle d’élu très au sérieux malgré l’apparence qu’il donnait.

« C’est peut-être encore trop tôt, en conclut Siegfried en haussant les épaules. Elle va être plutôt surprise lorsque cela arrivera, n’est-ce pas ?
- Rose vient d’un pays avec une religion différente. Evidemment que cela risque d’être difficile pour elle. J’avais commencé à lui parler du Cosmos mais lorsqu’elle est devenue reine, les choses sont devenues plus… compliquées.
- Compliquées comme toi qui refusait d’ôter ce costume ridicule.
- J’ai déjà dit que je ne voulais pas en parler. N’as-tu donc aucun respect pour tes aînés ?
- Et voilà que tu te réfugies encore derrière le privilège que te donne ton grand âge… Tu sais bien que je n’en ai cure, narguait Siegfried en se levant du lit. Cela dit, même le fait que tu esquives le sujet est intéressant.
- Je ne vois pas en quoi.
- Ce n’est pas ton genre de garder des secrets. Encore moins de mentir. Sauf si c’est une question de survie ou pour une mission bien sûr.
- Cesse de chercher à me percer à jour, lui intima Felix avec agacement. C’est inutile. Je n’ai tout simplement pas envie d’en parler. Maintenant, rejoins les autres, je dois me reposer avant que Sven ne fasse irruption pour vociférer tous les noms d’oiseaux qui lui viendront à l’esprit.
- Je comprends, je te laisse tranquille. Cependant… je suis fort content de te revoir, Felix.
- Hmm, moi aussi. »

Aussitôt Siegfried eut quitté la chambre et refermé la porte derrière lui, Felix se laissa tomber sur le lit avant d’étouffer un grognement de douleur, regrettant de ne pas y être allé doucement. Il lui tardait que son corps ait achevé d’éliminer le poison qui ralentissait considérablement son processus de guérison. Pour montrer un aspect de son pouvoir à Rose, il avait à peine entaillé sa peau, juste assez pour que le sang apparaisse dans sa paume, et il lui avait fallu attendre de longues secondes avant que la coupure ne disparaisse. Alors de là à ce que guérissent les blessures qu’il avait reçu pendant la bataille… S’il n’avait pas été immortel, il serait probablement mort à l’heure qu’il était.

Felix ferma les yeux et se mit à revivre les évènements de la cathédrale dans son esprit. Même s’il avait été du genre à combattre de façon déloyale, Fenrik de Llodan n’avait pas été un mauvais soldat. Ses hommes non plus n’avaient pas été des débutants. Autrement, Felix n’aurait pas été autant blessé. Quiconque les avaient envoyés en Sion avait fortement désiré la réussite de cette mission. Que serait-il donc advenu de Rose s’il n’avait pas été là ? Fenrik avait parlé d’une alliance avec les Gorgones. La situation était donc vraiment alarmante au goût de Felix car il savait ce dont ils étaient capables. Ils étaient pires que la peste.

Soudain pris d’un doute qu’il souhaitait éclaircir, le jeune homme se leva péniblement du lit et rejoignit la pièce voisine, en titubant et se tenant aux murs ou au mobilier, où se trouvaient le roi et ses hommes. Tout le monde l’observa avec surprise, non pas parce qu’il avait réussi à se lever malgré ses blessures mais parce qu’ils n’avaient pas l’habitude de le voir dans cet état. Alors que Sven allait pester contre lui, il n’eut qu’à lever la main afin de réduire celui-ci au silence et le faire retourner à ses occupations. Le médecin n’était pas du genre à accepter aussi facilement de se taire mais il connaissait suffisamment Felix pour savoir quand il valait mieux ne pas le déranger.

« Haakon, il faut que nous vérifions quelque chose, déclara-t-il en prenant la hallebarde d’un des gardes du roi afin de s’en servir d’appui pour marcher. Les corps de ces hommes de Llodan…
- Felix ? Dans ton état ? insista toutefois Siegfried qui leva le nez de la carte de la région qu’il consultait avec quelques-uns de ses hommes.
- Ce n’est pas comme si j’allais mourir de toute façon. Par contre, toi, tu ne quittes pas ces appartements, compris ?
- Comme tu voudras ~ »

Rejoint par Haakon, à qui il refusa son aide pour marcher, Felix traversa les couloirs du château où des dizaines de gardes étaient postés en faction, sur le qui-vive. Personne ne le reconnaissait puisque c’était la première fois qu’il errait dans le palais en montrant son vrai visage mais la présence d’Haakon permettait aux gardes de ne pas les percevoir comme une menace éventuelle. Ce dernier menait la marche vers le lieu où on lui avait dit que les corps des soldats ennemis seraient entreposés avant de procéder à leurs funérailles. Felix ne s’était jamais aventuré dans cette zone du château, les deux hommes s’étant souvent séparés afin d’explorer toute la zone plus efficacement.

Au sommet d’un escalier désert dont il leur fallait descendre les marches, ils marquèrent une pause à cause de la douleur provoquée par les blessures de Felix qui grimaçait à l’idée de descendre toutes ces marches une à une.

« Je sens ton regard sur moi, Haakon, déclara-t-il en resserrant un bandage autour de ses cottes. As-tu envie de dire quelque chose ?
- J’ai cru que tu allais mourir à cause de ce poison.
- Je serais bien contrarié d’avoir été tué par un idiot comme Fenrik. Mais il faudra bien que je meure un jour. Ce n’est pas parce que je suis comme je suis qu’il est impossible que je meure avant toi. Fais-toi à l’idée.
- Je n’ai rien dit de tel.
- Je me souviens encore à quel point tu pleurais quand tu as vraiment cru que mon heure était venue.
- Je n’étais qu’un enfant, justifia-t-il en lissant nerveusement sa moustache.
- Pour moi, tu en seras toujours un. Même si tu as l’air plus vieux que moi.
- Ahem… continuons notre chemin, nous y sommes presque. »

Felix esquissa un sourire, amusé par la réaction de Haakon. Et il garda ce sourire même lorsqu’il descendit douloureusement les marches de l’escalier. Le couloir dans lequel ils arrivèrent était frais et les rares rayons de soleil qui y pénétraient passaient par de très fines encoches dans les murs, encore plus étroites que les meurtrières d’un fort. L’architecture indiquait clairement l’antériorité de cette zone du château par rapport au reste qui avait certainement était rénové et modifié au fil du temps.

Dans l’unique salle qui se trouvait au fond du couloir, un puit de lumière au plafond illuminait la grande salle pavée de pierre sur le sol, les murs et le plafond. Au centre trônaient de grands blocs de marbre blanc qui servaient de tables pour allonger les défunts en attendant leurs funérailles. La morgue du château apparaissait bien dépouillée par rapport à tout ce que Felix en avait exploré. Et devant l’un des corps se tenait le mage de la cour qui affichait une expression perplexe sur son visage perpétuellement fatigué.

« Maître Ilan.
- Oh, fit ce dernier en levant les yeux vers eux. Quel changement… Je savais bien que je vous avais senti approcher. Ou plutôt cette sorte de magie qui émane de vous. J’observais justement un des hommes que vous avez tué et quelque chose m’inquiète.
- C’est justement ce que je venais vérifier. Vous percevez le même mal qui touche les mages de votre pays, n’est-ce pas ? »

Le maître d’arcanes acquiesça tandis que Felix approchait du corps devant lequel il se tenait et entreprenait de défaire la tunique du défunt pour révéler la nudité de son torse parcouru de sombres lignes sinueuses qui partaient du cœur noirci et s’étendaient jusqu’à s’estomper au niveau du cou, des épaules et de l’abdomen. Prudent, Ilan recula d’un pas à la découverte de ce qu’il redoutait. Haakon était quand à lui resté en retrait et tenait la hallebarde dont son camarade s’était servi d’appui pour marcher jusqu’à la morgue.

« Voilà ce qui arrive lorsqu’un non-mage est infecté, expliqua Felix trop habitué à voir cela pour en être perturbé. La souillure prend naissance dans leur cœur pour se répandre dans le corps tout entier. Le processus est plus lent que pour un mage mais l’issue en est la même. Vous brûlez les mages infectés, n’est-ce pas ?
- En effet. Nous ne pouvons les enterrer, l’église ne le permettrait pas de toute façon.
- C’est ce qu’il y a de mieux à faire. A propos de la corruption, j’entends. Et eux aussi, il faut les brûler. De toute façon, nos rites funéraires impliquent la crémation. Le Grand Nord est divisé en divers pays mais nos coutumes sont plus ou moins les mêmes. Et il vaut mieux procéder à leurs funérailles au plus vite, on n’est jamais trop prudent.
- Et si vous m’expliquiez tout ce que vous savez à propos de cela ? proposait le mage avec sincérité. Si je peux trouver un moyen d’empêcher la corruption… ou bien de la guérir…
- Beaucoup ont essayé. Et cela a coûté la vie à certains.
- Je suis déterminé.
- Si vous y tenez… »



Au milieu de la nuit, alors que la plupart de ses confrères dormaient à même le sol dans les beaux appartements qui leur avaient été prêtés, Felix ouvrit les yeux et poussa un soupir en se frottant le visage. Il était allongé sur un canapé puisqu’il avait cédé le lit à Siegfried et qu’il n’y aurait pas dormi longtemps de toute façon. Depuis que le temps s’était arrêté pour lui, Felix ne dormait plus que quelques heures par nuit, son corps récupérant plus rapidement que toute autre personne. Il avait appris à occuper ses nuits de diverses façons mais au bout d’un siècle, les occupations se retrouvaient bien réduites.

Lorsqu’il se leva du canapé, Sven leva la tête des parchemins qu’il était en train de griffonner à la plume de son écriture hâtive. Il avait tenu à demeurer éveillé cette nuit pour surveiller l’état de son camarade et d’un des soldats qui s’était démis l’épaule dans la journée en défonçant les portes de la cathédrale. Même s’il s’exprimait toujours d’un ton acerbe, il n’en demeurait pas moins un médecin attentionné, aussi surprenant que cela puisse paraître pour les gens qui ne le connaissaient pas.

« Où vas-tu ? lui demanda-t-il.
- Je vais faire un tour, j’ai besoin de me dégourdir les jambes.
- Et le poison ?
- Dissipé.
- Tes blessures ?
- Complètement guéries, répondit Felix en défaisant la ceinture de sa tunique pour retirer le bandage autour de son torse qui le serrait beaucoup trop.
- Fais pas trop le malin. Parce que t’avais pas fière allure quand on t’a transporté ce matin. »

Felix se contenta de rire doucement à la tentative d’attaque verbale de Sven et jeta le bandage désormais inutile sur une table basse. Avec tout ce monde dans la même pièce, il faisait trop chaud pour le Nordique qu’il était et il comptait bien savourer un peu de fraîcheur maintenant qu’il était débarrassé de ce déguisement qui l’avait fait suer au cours de ces derniers mois. Pieds nus, il s’aventura dans le couloir où régnait un silence absolu. Comme il l’avait espéré, la fraîcheur de l’hiver envahissait les couloirs déserts du château. Et puisqu’il n’allait probablement croiser personne, il ne prit pas la peine de bien refermer sa tunique, préférant profiter d’un peu de solitude et d’air frais pour se changer un peu les idées.

Il repensait encore à l’expression qu’il avait observée sur le visage de Rose lorsqu’il lui avait parlé de sa condition. Il avait également remarqué qu’elle l’avait observé elle aussi. Le voir ainsi sous sa véritable apparence avait dû la déstabiliser. Qu’en serait-il donc lorsqu’elle apprendrait la raison de la venue de Felix en Sion ? Curieusement, il redoutait fortement sa réaction.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Jeu 18 Juin - 0:06

Chapitre Dix-Neuf

Rose ne cessait de se tourner et se retourner dans son lit confortable, au chaud sous sa couverture. Elle avait l’impression de ne pas avoir fermé l’œil de la nuit mais elle avait en réalité alterné périodes de sommeil et de semi-éveil. Sa journée avait été riche en émotions. L’attaque dans la cathédrale. La vérité sur Le Borgne… ou plutôt sur Felix Pierce. Toutes ces questions en suspens. Elle avait pensé obtenir des réponses en s’entretenant avec lui et le roi Siegfried mais elle était finalement repartie avec encore plus de questions.

Agacée par toutes ces interrogations, Rose se redressa, attacha grossièrement ses longs cheveux châtains avec un ruban et se couvrit d’une robe de chambre en soie dont elle ne trouva pas la ceinture dans l’obscurité. En se levant, elle entendit comme le son d’une cloche au loin. Elle trouva cela curieux car celle de la cathédrale ne produisait pas le même son. Puis elle sonna à nouveau. Se sentant subitement nauséeuse, la jeune femme posa maladroitement sa main sur la table de chevet pour se tenir debout et fit tomber la plupart des objets qui s’y trouvaient. Le son de cette cloche inconnue gronda à nouveau. Elle résonnait de plus en plus fort à ses oreilles, comme si elle se rapprochait. Puis Rose sentit sa respiration se faire plus difficile, comme si sa cage thoracique était enfermée dans un corset qu’on serrait sans se soucier de la résistance de ses côtes et une chaleur intense se répandit dans sa poitrine tandis que ses membres devenaient glacés.

La tête légère, la vision trouble et le souffle court, Rose tenta de sortir pour ne serait-ce que chercher de l’air pour respirer ou espérer qu’on lui vienne en aide mais elle était si engourdie et déboussolée qu’elle se heurta au mobilier de sa chambre avant d’atteindre finalement la porte de sa chambre. Alors qu’elle imaginait avoir été empoisonnée, le lourd son de cloche était devenu si fort qu’elle avait l’impression d’en être elle-même le battant. C’était si assourdissant qu’elle n’entendait même pas la détresse de sa respiration. Il lui fallut s’y reprendre à plusieurs fois avant d’arriver à poser la main sur la poignée alors que des points blancs se multipliaient devant ses yeux.

L’air frais du couloir n’arrangea pas son malaise et personne ne semblait se trouver dans les environs pour lui porter secours. D’autant plus qu’elle essaya d’appeler à l’aide mais aucun son ne sortit de sa bouche. C’était d’ailleurs à peine si elle percevait la faible lueur des chandeliers. En face d’elle, la rambarde du couloir ouvert fut heureusement assez grande pour l’empêcher de passer par-dessus lorsqu’elle s’y heurta. De toutes ses forces, Rose tentait de respirer, comme si elle était en train d’étouffer.

Lorsque tous les points blancs devant ses yeux formèrent un écran immaculé qui occulta sa vision, la jeune femme ressentit une vive douleur dans ses oreilles, comme si le son de cloche avait crevé ses tympans. Et une succession d’images défilèrent à grande vitesse devant ses yeux sans qu’elle n’ait le temps de reconnaitre ce qu’elle voyait. Elle se demanda si c’était ce dont on lui avait parlé une fois, cette croyance qui portait sur le fait qu’on voyait sa vie défiler devant ses yeux avant de mourir. Or, était-ce bien sa propre vie qu’elle voyait là ? Il y avait de nombreux lieux, de nombreuses personnes qu’elle ne reconnaissait pas dans toutes ces images qui se succédaient devant ses yeux.

Alors que Rose, aveuglée par cette étrange vision et titubante dans l’espoir de parvenir à respirer à nouveau, s’approchait dangereusement de l’escalier sans même le savoir, elle sentit une main puissante lui tenir le bras pour la ballotter dans l’autre sens. Quelqu’un venait de la rattraper et de la faire asseoir sur le sol glacé. Les images défilantes s’estompèrent tandis qu’elle sentit un bras lui maintenir la taille alors qu’elle tentait de se débattre faiblement et une main se poser sur sa tête pour caresser calmement ses cheveux. Contre elle, la chaleur d’un torse eut un effet rassurant. Et lorsqu’elle regagna la vue et sa respiration par la même occasion, Rose réalisa qu’elle était assise au sol, pâle comme un linge et couverte de sueur froide. Elle se cramponnait comme si sa vie en dépendait à la tunique de la personne qui était assise avec elle et la prenait dans ses bras pour la réconforter. De temps à autre, quelques images défilaient faiblement à nouveau devant ses yeux. Et elle entendait encore l’écho des sons de cloche qui hantait son esprit comme pour l’avertir de quelque chose. A moins que ce ne soit pour la menacer.

Des pas résonnèrent dans le couloir. Rose reconnut le roi Siegfried qui approchait d’un pas hâtif et l’observait d’un œil inquiet. Mais ce ne fut pas à elle qu’il s’adressa, elle en aurait été incapable dans l’état léthargique dans lequel elle était plongée par cette curieuse épreuve.

« Je l’ai senti, déclara le roi, et cela m’a réveillé. Toi aussi ?
- Non, je n’ai pas ce pouvoir, répondit une voix que Rose connaissait bien. Mais je l’ai vue errer dans le couloir. Elle se serait rompu le cou si j’étais arrivé quelques secondes plus tard.
- Elle a l’air complètement dans le cirage… Etais-je dans un tel état lorsque cela m’est arrivé ?
- Chaque ascension est différente. Toi, tu étais plutôt délirant à ce moment-là… Tu devrais retourner te coucher, Sieg. Nous en discuterons demain, ce n’est pas le moment. Je vais rester avec elle au cas où. »

Rose vit alors Siegfried s’éloigner pour retourner en direction des appartements bleus occupés par ses invités nordiques. Emportée par la fatigue, la jeune femme ne se sentit même pas fermer les yeux et plonger dans un sommeil profond. Juste avant de perdre connaissance, il lui sembla toutefois qu’on était en train de la soulever pour la porter.

Ce qui ne sembla à Rose que l’instant d’après fut en réalité quelques heures plus tard, alors que les premières lueurs de l’aube perçaient timidement à travers l’horizon. En ouvrant les yeux, elle entendit un souffle bruyant mais régulier venant du pied de son lit. Un mal de tête torturait ses tempes et elle eut comme l’impression d’avoir manqué quelque chose. Peut-être avait-elle fait un cauchemar dont ne lui restait qu’un vague sentiment d’inconfort. Toutefois, au fil des secondes, elle se remémora ce qu’il s’était passé la veille, comment elle s’était senti si mal au point de craindre qu’elle était en train de mourir, ce son de cloche absolument tonitruant, cette myriades d’images qui n’avaient pour elle aucun sens. Puis Rose réalisa finalement qu’elle entendait bien la respiration de quelqu’un dans sa chambre. Ce n’était ni un rêve, ni une illusion. Prenant alors conscience de cet étrange son, elle se redressa et plissa les yeux vers l’origine du bruit, vers le pied de son lit. Intriguée, elle se mit alors à quatre pattes et avança suffisamment pour voir qu’un homme torse nu était en train de faire des pompes au pied de son lit et réaliser que le souffle bruyant qu’elle entendait depuis son réveil venait de l’air qu’il expirait  à chaque fois qu’il tendait ses bras. Les muscles de son dos et de ses bras roulaient sous l’effort qu’il produisait et la façon dont ils étaient sculptés tels ceux d’une statue de marbre que la jeune femme avait déjà aperçu dans une des galeries du château lui laissait présumer que cet homme se soumettait fréquemment à ce genre d’exercice. Si Rose avait été la prude jeune fille que toute Sionoise de son âge et de son rang était censée être, elle aurait poussé un cri strident à la vue d’un homme dans sa chambre, au pied même de son lit et dans une telle tenue.

Lorsque ce dernier réalisa enfin qu’elle était en train de le fixer d’un regard mêlant curiosité et indignation, il tourna finalement la tête vers elle d’un air surpris et s’excusa d’avoir été trop concentré sur ses efforts pour se rendre compte qu’elle s’était réveillée. Rose se mit alors à le fixer avec incrédulité alors qu’il était en train de se lever et de remettre sa tunique pourpre. Felix Pierce se trouvait devant elle, visiblement en pleine forme, et indubitablement dans sa chambre. Alors qu’il allait lui parler, il détourna le regard en pinçant les lèvres.

« Vous… vous détourniez aussi le regard hier, lui reprocha-t-elle. Cessez donc cela, c’est plutôt frustrant, vous savez.
- C’est juste que vous ne réalisez pas que…
- Que quoi ?
- Votre tenue.
- Pardon ? »

Rose baissa les yeux vers sa chemise de nuit dont les premiers boutons étaient défaits, probablement depuis la veille lorsqu’elle s’était sentie s’étouffer, et la position dans laquelle elle était laissait donc apercevoir plus qu’il n’était convenable de montrer. Aussitôt, la jeune femme plaqua ses bras sur sa poitrine pour rabattre le tissu contre sa peau et se maudit de ne pouvoir empêcher ses joues de s’empourprer d’embarras.

« Mais vos blessures, réalisa-t-elle soudain alors qu’elle refermait les boutons de sa chemise de nuit, elles ont disparues. Vous n’avez plus rien.
- C’est mon pouvoir, répondit-il en se tournant enfin vers elle. Je vous l’ai dit hier. Lorsque le poison s’est dissipé, mon corps s’est guéri instantanément.
- Et vous êtes donc vraiment immortel ?
- Hélas.
- Hélas ? Beaucoup vous envieraient cela.
- Pas vous ?
- Vous m’avez dit hier qu’il en était ainsi depuis un siècle. Je ne peux qu’imaginer la solitude que l’on peut ressentir en sachant que ses proches disparaîtront infailliblement avant soi. »

Felix ne répondit pas et se contenta d’arranger sa tenue. Rose avait beau le regarder, elle n’en revenait toujours pas que ce jeune homme et Le Borgne ne soient qu’une seule et même personne. Pourtant, le bleu céruléen de ses yeux ne faisait aucun doute. Elle ne connaissait qu’une seule personne avec un regard comme celui-ci et c’était bien lui. La jeune femme se leva ensuite du lit et s’enveloppa dans sa robe de chambre. Il lui semblait pourtant l’avoir mise pendant la nuit, elle trouva donc curieux que le vêtement soit posé proprement sur la chaise. Ce fut à ce moment-là qu’elle réalisa qu’elle n’était pas retournée dans sa chambre par ses propres moyens. Et Felix avait très certainement une réponse à cela puisqu’il était dans sa chambre, là où il n’était pas censé se trouver.

Lorsqu’elle demanda pourquoi il ne portait d’ailleurs pas de chaussures, il répondit qu’il était en train de se promener dans le couloir pour prendre l’air lorsqu’il l’avait aperçue, suffocante et titubante, sur le point de tomber dans les escaliers. Il l’avait alors rattrapée de justesse et l’avait transportée dans sa chambre pour la recoucher. Il était demeuré à ses côtés toute la nuit afin de s’assurer de son état. Fouillant dans sa mémoire, Rose se rappela également avoir vu le roi Siegfried pendant un court instant mais elle ne se souvint pas de la discussion entre les deux hommes, seul le bruit assourdissant de cette étrange cloche subsistait. En se remémorant cette nuit, elle avait même la désagréable impression de l’entendre encore sonner. Alors qu’elle posait le bout de ses doigts sur le pavillon de son oreille, Rose remarqua que Felix était en train de la regarder fixement.

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle un peu nerveusement. Ai-je quelque chose sur le visage ?
- Vous ne savez pas ce qu’il s’est passé hier soir.
- Que… voulez-vous dire ? M’avez-vous fait quelque chose d’étrange ?!
- Vous n’avez pas besoin d’être sur la défensive, ne put-il s’empêcher de rire manifestement amusé par l’air indigné de la jeune femme. Même si je comprends que vous vous méfiez de moi ; je vous ai dissimulé mon identité après tout.
- Et vous êtes curieusement dans ma chambre.
- Si vous êtes en quête de réponses, nous nous ferons un plaisir de vous répondre tout-à-l’heure, lorsque vous serez prête à nous recevoir dans votre bureau. Toutefois, je suis rassuré de savoir que vous allez bien mieux. »

Rose aurait voulu lui poser ses questions sur le champ mais Felix se dirigeait déjà vers la porte, certainement pour regagner les appartements voisins afin de rejoindre son souverain. Seule dans sa chambre, elle fulminait de la façon dont ces Nordiques avaient le chic pour la faire tourner en bourrique. Elle avait l’impression de n’être qu’une poupée entre leurs mains et qu’ils manipulaient comme bon leur semblait. De plus, elle trouvait qu’ils faisaient un bien grand mystère de leurs petites cachotteries et en venait à se demander si on pouvait vraiment évoquer la différence culturelle pour justifier tout cela.

Décidant qu’il était temps de se préparer, la jeune femme sonna les domestiques en tirant sur la corde près de la porte de sa chambre afin qu’on vienne l’aider à s’habiller. Elle l’aurait bien fait elle-même mais, avec la visite d’un roi étranger, elle se devrait de soigner son apparence, d’avoir l’air d’une reine. D’autant plus que les apparences étaient quelque chose de très important en Sion. En attendant les domestiques qui ne tarderaient pas à arriver, Rose s’assit devant sa coiffeuse et observa son reflet dans le miroir. Elle se trouva un peu pâle mais rien d’autre ne laissait apparaître sur ses traits des traces de l’éprouvante nuit qu’elle venait de passer. Elle pensa qu’elle n’avait même pas songé à remercier Felix puisque, d’après ce qu’il lui avait relaté, il l’avait sauvée d’une vilaine chute dans les escaliers qui aurait bien pu lui coûter la vie. Ce torse chaud contre lequel elle avait reposé sa tête alors que cette mystérieuse crise l’avait vidée de ses forces était donc certainement le sien. Tout comme la main qui avait lentement caressé ses cheveux d’un rythme régulier, rassurant.

En se remémorant le rire qui s’était échappé de la gorge du jeune homme peu alors que Rose s’était montrée sur ses gardes, cette dernière piqua un fard qui redonna des couleurs à son teint blafard. Elle se demanda d’ailleurs bien pourquoi et ne trouva comme réponse que l’agacement qu’elle éprouvait à l’idée qu’il se moque d’elle.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Jeu 18 Juin - 0:07

Chapitre Vingt

Au lieu de leur donner rendez-vous dans son bureau comme il le lui avait proposé, Rose avait plutôt opté pour un joli kiosque en marbre blanc et recouvert de lierre situé dans les jardins du palais. Et cela contraria Felix car elle avait tout de même échappé à une tentative d’assassinat moins de vingt-quatre heures plus tôt. Il trouvait cette attitude plutôt imprudente. Mais il avait hélas l’habitude de devoir céder aux fantaisies d’une tête couronnée puisque Siegfried n’était pas non plus du genre à lui accorder du répit. Toutefois, dans le cas du roi de Brynhildr, c’était seulement parce que ce dernier semblait prendre un malin plaisir à faire l’exact contraire ce qu’il lui conseillait en matière de sécurité. Felix lui accordait néanmoins qu’il maîtrisait avec adresse l’image qu’il donnait autant à ses alliés qu’à ses ennemis. Pour Siegfried, se mettre à découvert était une façon de montrer à ses alliés qu’il était entouré de personnes qui étaient immanquablement capables d’assurer sa sécurité. Et c’était aussi une façon de narguer ses ennemis et de les pousser à commettre la faute de tenter de l’attaquer. En clair, il jouait volontiers les appâts. Felix se demandait donc si Rose n’avait pas eu en tête le même objectif en leur donnant rendez-vous dans un lieu aussi exposé. Cependant, la jeune femme n’était pas le versatile Siegfried. Il lui était difficile d’associer un esprit aussi tortueux avec le caractère affirmé de cette reine encore débutante, et ce même si elle faisait parfois preuve d’un cynisme assez déconcertant pour une demoiselle de Sion. En effet, les Sionois étaient plutôt réputés pour la rigueur de leurs conventions sociales, notamment au sein des classes supérieures, et l’importance qu’ils accordaient aux apparences. Or, il se trouvait que Rose ne semblait se soucier ni de l’un, ni de l’autre. Ou du moins jusqu’à une certaine limite que Felix n’était pas encore en mesure d’estimer. Si elle n’avait pas passé presque la totalité de sa vie à l’écart du monde, certainement aurait-elle une personnalité bien différente, plus en phase avec ce qu’on attendait d’elle. Au lieu de cela, Rose s’affichait clairement comme un esprit libre, du moins en privé puisque les sujets de sa cour n’étaient pas prêts à la voir se moquer des conventions. Felix se souvenait très bien du scandale que cela avait provoqué lorsqu’elle n’avait dansé qu’avec lui, déguisé en vieil homme infirme, au soir de son couronnement. Il avait pourtant tenté de l’en empêcher mais il n’avait finalement pas su lui dire non.

« Elle est en retard, déclara Siegfried qui était assis confortablement sur l’un des bancs de pierre dont la forme arrondie suivait la structure du kiosque sous lequel ils se trouvaient. Penses-tu qu’elle viendra vraiment ?
- Les sionoises sont souvent en retard. Différence culturelle. Il va falloir t’y faire.
- Crois-tu vraiment ce que tu dis ?
- Si cela ne tenait qu’à Rose, je suppose qu’elle serait déjà là.
- Oh, tu l’appelles donc Rose…
- C’est elle qui me l’a demandé, justifia-t-il d’un air absent en se tenant debout appuyé contre l’une des colonnes du kiosque et tourna le dos à son souverain. Et je peux t’assurer qu’elle viendra.
- Felix. J’ai l’impression que quelque chose te contrarie.
- Ce n’est rien. Cela me passera. Comme toujours.
- Tu n’y peux rien si le Cosmos l’a choisie elle aussi.
- C’est un fardeau difficile à porter. Comme si elle n’avait pas déjà assez à faire… J’aurais préféré que tu te sois trompé.
- Il faut toujours que tu t’attaches trop vite aux gens… Comment as-tu pu ne pas t’endurcir de ce côté-là en plus d’un siècle, hmm ? Tu ne cesses jamais de m’épater, Felix Pierce.
- Arrête de dire des bêtises, elle arrive. »

Siegfried se leva du banc et remis sur sa tête la couronne de bois et de métal qu’il avait posé à côté de lui en attendant la reine. Alors que cette dernière avançait dans leur direction, suivie de gardes et domestiques qui se tenaient à bonne distance, Felix descendit les quelques marches du kiosque pour s’éloigner dans une autre direction afin de donner des directives muettes aux hommes du roi qui se tenaient à des positions stratégiques pour protéger leur monarque. Lorsqu’il revint vers ce dernier, Rose les atteignit en même temps, faisant signe à sa suite de ne pas rester trop près, elle ne tenait pas à ce qu’ils épient leur conversation. Coiffée d’une tiare et dotée d’une parure étincelante de rubis et de diamants, elle se tenait en reine devant eux, pour le bien des apparences puisque tout le monde pouvait les observer de là où ils étaient. Pour se protéger du froid de l’hiver, Rose portait une épaisse cape de couleur bordeaux sur sa robe rouge dont on ne voyait qu’un ourlet fort étudié traîner au sol sur quelques centimètres.

Siegfried la complimenta car elle était fort jolie dans cette tenue. Elle se mit à rougir, peu habituée à ce qu’on lui fasse de compliments. Felix ne prononça pas un mot, parler était davantage le travail de Siegfried. De plus, il n’avait non pas une personne à protéger en cas de danger mais deux. Il préférait donc se concentrer sur ce qu’il savait faire de mieux. Les deux souverains montèrent les marches du kiosque et s’installèrent chacun sur un banc de pierre. Felix les suivit mais demeura debout entre leurs deux bancs. Tout comme eux, il avait choisi de refléter son rang par sa tenue en portant un plastron de cuir recouvert d’une fine couche d’argent et frappé du blason de Brynhildr sous une tunique noire qui n’était clairement pas de facture sionoise. Felix avait toutefois choisi de ne porter aucune arme sur lui pour ne pas s’attirer la méfiance des gardes de la reine. De toute façon, il n’avait pas besoin d’arme pour être dangereux.

Rose n’interrompit pas Siegfried lorsqu’il lui expliqua que son pouvoir, contrairement à celui de Felix, n’était pas l’immortalité mais relevait plutôt de la perception du flux du Cosmos. Il concéda toutefois que c’était plutôt difficile à expliquer puisqu’il s’agissait d’un pouvoir qu’on ne pouvait voir ou toucher. Il parla également des rêves qu’il faisait quelques fois. Il expliqua à la jeune femme qu’il avait envoyé Felix en Sion parce qu’il l’avait vue dans un de ces rêves, et que s’il avait fait ce rêve, c’était parce que le Cosmos l’avait choisie. Rose plissa les yeux, elle ne voyait pas trop où il voulait en venir. Sentant sa réticence, Siegfried commença à lui conter que lorsque le monde partait à la dérive, le Cosmos choisissait des élus pour rétablir l’ordre et empêcher le monde de se détruire lui-même et de menacer l’existence-même du Cosmos. Rose se souvenait que Felix avait déjà évoqué le sujet avec elle, alors qu’il était encore déguisé en vieillard et qu’elle était prisonnière en exil. Toutefois, il ne s’était pas étendu plus loin.

« Et donc quoi ? demanda-t-elle sur un ton de défi. Vous dîtes que votre Cosmos m’a choisie pour réparer ce qui a échappé à son contrôle ?
- C’est le destin, c’était écrit, déclara Siegfried sans se sentir offensé par son scepticisme. Et vous n’êtes pas la seule. Felix et moi le sommes aussi, et nous en connaissons quelques-uns de par le monde. Mais la difficulté de notre mission fait que nos effectifs se voient peu à peu diminués.
- Je ne crois pas au destin, monsieur.
- Mais ce –
- Cette nuit, l’interrompit Felix qui s’adressa à Rose alors qu’il avait songé ne pas s’en mêler, vous l’avez entendue n’est-ce pas ? La cloche. »

La jeune femme leva les yeux vers lui et son teint devint blême. Elle n’avait pas besoin de le confirmer, c’était évident à la tête qu’elle faisait qu’elle avait bel et bien entendu ce son de cloche si puissant qu’il vous donnait l’impression de vous fendre le crâne. Felix ne pouvait l’oublier, il avait même parfois encore l’impression de l’entendre, même après un siècle. Jamais il n’oublierait le jour où il était devenu immortel. Alors que ses pensées s’égaraient, il revint à la réalité lorsque Siegfried reprit la parole.

« Cette cloche représente l’appel du Cosmos, expliqua-t-il. Il vous a choisi, vous a donné un pouvoir pour vous permettre d’accomplir notre mission.
- Tout ceci est ridicule, vos explications sont bien trop vagues, déclara Rose en se levant du banc. Comment voulez-vous que je vous croie sur la simple base de votre bonne foi ? Ne pensez pas que j’ai dans l’idée de vous insulter, monsieur, mais tout ce que vous dîtes n’a aucun sens. Je ne crois déjà pas en ma propre religion. Comment puis-je donc croire en la vôtre ? »

Alors qu’elle redescendait les marches du kiosque en soulevant légèrement sa robe, Rose se figea soudainement lorsqu’un pot de fleur tomba d’une fenêtre du deuxième étage du château pour s’écraser avec grand fracas en contrebas, sur une allée pavée qui faisait tout le tour de l’édifice. Puis elle se mit à avancer d’un pas hâtif en direction des restes de ce pot en terre cuite, suivie de Felix et Siegfried qui se demandaient quelle mouche avait bien pu la piquer. Devant les débris, la jeune femme leva les yeux vers l’origine de la chute, d’où une domestique s’excusait en craignant la punition que la reine pourrait décider de lui donner pour sa maladresse. Puis, sans vraiment s’en soucier, Rose baissa à nouveau les yeux vers le pot brisé et les fleurs étalées au sol. Felix se demandait pourquoi elle avait l’air aussi tendue alors qu’elle n’avait jusque-là jamais semblé se soucier de quelque fleur que ce soit. Elle se baissa ensuite et pris un morceau de débris entre ses doigts, mais elle le laissa aussitôt retomber au sol alors que du sang perlait au bout de son index. Rose en apparut tout aussi bouleversée et Siegfried lui tendit un mouchoir d’un blanc immaculé pour stopper le saignement. Elle l’accepta en se relevant et remercia le roi dans un murmure étranglé. Ce dernier en profita d’ailleurs pour prendre la main de la jeune femme entre les siennes, échangeant un regard avec Felix pour lui signifier qu’il sentait bien ce pouvoir en elle et dont elle refusait de croire l’existence.

Rose sembla vouloir dire quelque chose mais elle y renonça et prit soudainement congés, s’éloignant des deux hommes avec sa suite les gardes et domestiques qui l’avaient suivi de loin. Siegfried allait la suivre lui aussi mais Felix l’en empêcha en saisissant son avant-bras.

« Mais que fais-tu, Felix ? s’impatienta le monarque. Elle est une des nôtres, j’ai pu le vérifier, je l’ai senti.
- Je sais. Donne-lui juste un peu de temps…
- Nous devons lui faire entendre raison. Nous avons besoin d’elle.
- Comment peux-tu en être aussi sûr ? doutait Felix. Nous ne savons même pas quel genre de pouvoir elle possède.
- Ce n’est pas de la surprise que j’ai vu dans son regard, à l’instant. C’était de la peur. Comme si elle savait qu’elle allait se couper, et que c’était justement cela qui lui faisait peur. Ecoute, toi, tu sais te battre. Moi, je sais lire dans le cœur des gens.
- Donne-lui juste un peu de temps.
- Tu l’as déjà dit.
- Et j’insiste. »

Siegfried abdiqua devant l’insistance de Felix et fit signe à ses hommes qui se tenaient çà et là de le suivre afin qu’il puisse regagner les appartements qu’il occupait au château de Sion. Pendant ce temps, Felix s’accroupit devant les fleurs qui s’étaient écrasées au sol et attrapa leurs tiges dans une de ses mains et saisit le bout de terre cuite avec lequel Rose s’était coupée dans l’autre. Il mit celui-ci dans une de ses poches et coupa les racines des fleurs avec le couteau qu’il gardait toujours sur lui pour sculpter le bois. Puis il se mit en route vers l’entrée du château afin de rejoindre son roi et tenter une nouvelle fois de l’enjoindre à la patience.

Mais au détour d’un couloir, on lui attrapa soudainement le bras pour l’emmener dans une pièce. Instinctivement, Felix leva le bras pour saisir son agresseur mais il ne s’agissait que de la reine qui le poussa dans un petit salon avant de refermer la porte derrière eux. Il ne dit rien et la laissa faire, elle avait l’air visiblement paniquée. Son regard était inquiet, ses gestes désordonnés. A chaque fois qu’elle tentait de parler, elle y renonçait dans un soupir exaspéré. Au bout d’un moment, Felix se dit qu’il valait mieux qu’il parle le premier afin de lancer la conversation puisque les choses pouvaient durer longtemps de cette façon.

« Pourquoi sommes-nous ici ?
- Je ne voulais pas que l’on nous voie. Ou plutôt que l’on nous entende.
- Et de quoi souhaitez-vous parler ?
- Vous… Croyez-vous vraiment que je suis… comme vous et le roi Siegfried ? demanda-t-elle, la voix hésitante.
- Comme nous ?
- Pensez-vous vraiment que je sois dotée d’un pouvoir ?
- Vous ne feriez pas cette tête si vous étiez convaincue du contraire, en conclut-il.
- Je ne sais que penser. A vrai dire, ce matin, j’ai vu comme des images défiler devant mes yeux. Le pot de fleurs brisé, la couleur de ces fleurs, l’entaille sur mon doigt. Hier soir, j’ai vu plein d’images aussi, pendant que je suffoquais, mais c’était différent. »

Rose semblait terriblement anxieuse, probablement autant qu’avant la première réunion avant ses conseillers, peu après son arrivée au château en tant que reine. D’après ce qu’elle lui avait raconté, Felix n’avait pas eu grand mal à deviner quel était son pouvoir et il savait déjà à quel point cela enchanterait Siegfried. Rose le serait probablement bien moins, surtout en sachant que cela entrerait en conflit avec ses propres croyances.

« Votre pouvoir consiste à voir l’avenir.
- Euh… Non ? dénia-t-elle sans conviction.
- Bien-sûr que si, confirma-t-il en pouffant légèrement.
- Mais je ne suis même pas mage !
- Pas plus que moi ou bien Siegfried.
- Pourquoi moi ?
- Alors ça, c’est exactement la même question que je me pose depuis plus de cent ans. Je vous ferai signe lorsque j’en aurai enfin la réponse.
- Et cette mission dont parlait le roi… ?
- Nous n’en connaissons pas exactement les détails. Les vestiges que nous avons retrouvés à ce sujet sont très peu nombreux. Siegfried est convaincu que le Destin nous guidera bientôt vers la bonne direction. Il l’a senti dans le rêve où il vous a vue.
- Je ne crois –
- Je sais, l’interrompit-il. Mais votre pouvoir consiste à être témoin du fil tracé par le Destin. Plutôt ironique, ne trouvez-vous pas ? »

Felix s’approcha de Rose en lui tendant les fleurs qu’il tenait dans sa main. Troublée, elle accepta le bouquet sans dire un mot et le regarda quitter le salon. Dans le couloir, Felix fit signe à un garde de rejoindre la reine, elle devait être protégée, même au sein de son propre palais. Quant à lui, il ne se dirigea pas tout de suite vers les appartements bleus. Il avait envie de marcher pour tenter de se changer les idées. Il se concentra alors sur la sécurité au sein du château et conseilla quelques gardes sur son chemin afin d’optimiser leur efficacité.

Et même s’il essayait de penser à autre chose, Felix ne pouvait s’empêcher de songer qu’alors que la vie de Rose avait été en train de s’améliorer, le Destin semblait s’obstiner à la tourmenter. En tant d’Elue du Cosmos, elle ne pourrait jamais se défaire de ce pouvoir qui pourrait lui faire voir des choses bien plus bouleversantes qu’un pot de fleurs qui tombait. Sans compter les Gorgones qui prenaient un malin plaisir à éliminer tous ceux que le Cosmos avait choisi. Parmi tous les élus que Felix avait rencontrés au cours de son existence, il n’en restait plus qu’une poignée. Le combat avait l’air perdu d’avance. Alors que Felix s’était souvent mis à douter au cours de ces dernières années, Siegfried conservait quant à lui l’espoir de pouvoir en sortir vainqueur. Il le sentait. Felix voulait donc croire en son optimisme.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Ven 6 Mai - 13:37

Chapitre Vingt-Et-Un

Plutôt que de ressasser dans son esprit toutes ces choses dont elle n’était pas encore prête à croire, Rose quitta le château dans l’après-midi pour une visite officielle totalement improvisée des lieux de l’incendie dans la capitale et qui avait été la raison de son excursion à la cathédrale. Du moins jusqu’à ce qu’elle se fasse attaquer. Et que Le Borgne se révèle être quelqu’un d’autre. Et que le roi de Brynhildr se présente devant elle. Et qu’elle devienne dotée de ce pouvoir dont elle ne pouvait encore reconnaître l’existence.

Plus elle voulait chasser ces pensées de son esprit, plus elles y occupaient une place importante. Au cours de sa visite, elle rencontra les hommes qui avaient lutté contre l’incendie, les habitants qui avaient tout perdu à cette occasion, désespérés ou en colère, d’autres personnes qui se plaignaient qu’on ne se souciait des petites gens qu’une fois qu’il était trop tard. En les écoutant, Rose se sentit honteuse d’être aussi préoccupée par ses propres problèmes qui n’étaient rien à côté des leurs. Aussi elle exigea qu’on trouve un hébergement à tous ces gens avant la nuit et qu’ils aient de quoi manger ; les nuits hivernales en Sion n’étaient guère agréables.

Le soir, après avoir pris un bain bien chaud pour se détendre après sa sortie dans la capitale, Rose s’installa devant le miroir de sa coiffeuse pour se brosser les cheveux en passant en revue ce qu’elle aurait à faire le lendemain pour rattraper les deux jours qui venaient de s’écouler et pendant lesquels elle avait été trop préoccupée pour travailler aux affaires du royaume. Quelle reine irresponsable elle faisait ! Dans le reflet du miroir, la jeune femme riva les yeux vers le vase qui contenait les fleurs violettes que Felix lui avait donné au cours de leur dernier entretien, celles du pot brisé qu’elle avait vu dans sa vision. Et si tout ce qu’il disait était vrai ? Si c’était le cas, Rose ne savait pas ce qu’elle déciderait de faire, ni même ce qu’on lui demanderait de faire.



Au cours des jours qui suivirent, Rose se consacra à son devoir de reine avec une assiduité certaine, bien que ses motivations ne fussent pas aussi louables qu’elles l’auraient dû. La jeune femme cherchait surtout à s’occuper l’esprit, ne pas demeurer inactive, ni laisser ses pensées s’égarer vers ce qui la touchait directement. En tant que souveraine, ses devoirs étaient nombreux, et ce même si elle était jeune et inexpérimentée. Elle n’avait pas recroisé ses invités nordiques depuis ce jour étrange où ils avaient déclaré qu’elle était l’une des leurs, une élue du Cosmos. Parfois, elle apercevait de la fenêtre de son bureau quelques soldats du roi faisant une ronde dans les jardins.

Alors qu’elle s’était sentie épuisée quelques jours plus tôt, avant l’attaque de la Cathédrale, Rose était plus que jamais déterminée à accomplir ses obligations avec sérieux. Si bien que lorsqu’elle retournait dans ses appartements après le souper, elle changeait directement de tenue et s’endormait presque instantanément. Pendant la journée, il lui arrivait une fois ou deux d’avoir une vision. La plupart du temps, elle ne comprenait pas ce qu’elle voyait. Ses visions étaient constituées de successions d’images fugaces, aux couleurs tantôt surannées, tantôt vivaces. Lorsque cela arrivait alors qu’elle était seule, Rose prenait le temps de s’asseoir et de respirer calmement car elle avait encore la sensation de manquer d’air à chaque fois que cela se produisait, bien qu’elle en venait à se demander si la sensation de suffocation n’était pas que dans sa tête. Mais quand elle était accompagnée, elle prétextait un mal de tête ou accusait son corset d’avoir été trop serré.

Pour l’instant, elle avait choisi de n’en parler à personne. Pas même à M. Doley à qui elle ne cachait que peu de choses, sachant pourtant qu’il emporterait ses secrets dans la tombe. Elle avait d’abord songé en faire part à Maître Ilan mais on lui avait dit qu’il était très occupé récemment : il travaillait sur le mal qui touchait les mages dernièrement. De plus, sachant qu’il était capable de distinguer quelque chose de différent chez Siegfried et Felix, elle craignait qu’il ne perçoive désormais la même chose chez elle et ne confirme l’étrange vérité qu’elle n’était pas encore prête à reconnaître.

Un après-midi, alors qu’elle recevait des ambassadeurs venus de nations voisines pour lui présenter un portrait de leurs maîtres et leurs vanter leurs mérites afin de discuter de perspectives de mariage, Rose n’écoutait que d’une oreille en pensant avec amertume que quelques mois auparavant, personne en ce royaume ni dans les voisins n’aurait souhaité l’épouser. Elle n’avait que faire de leurs propositions mais elle savait qu’il était plus sage d’éviter de froisser le dirigeant d’un territoire limitrophe possédant une armée qu’il pourrait faire marcher sur ses terres sous le seul prétexte que son honneur d’homme viril avait été insulté. Toutefois, au bout d’un moment, elle en eut assez et décida de réagir aux paroles d’un des ambassadeurs qui prétendait qu’on avait vanté sa beauté au prince qu’il représentait et que ce dernier souhaitait ardemment la rencontrer.

« Pourquoi n’est-il pas venu vérifier par lui-même dans ce cas ? demanda Rose, la voix claire. Se contenter de on dit n’est pas ce que j’appellerais la preuve irréfutable de son engagement.
- Votre Majesté, mon maître préfèrerait recevoir votre invitation plutôt que de provoquer le scandale en venant vous rendre visite sans y être invité, justifia-t-il dans une révérence exagérée.
- Les portes du château sont pourtant ouvertes à tout le monde. Même au plus pauvre des paysans. Que lui a-t-on raconté d’autre sur moi pour motiver son désir d’être invité à ma cour ? Ma naissance ne le gêne-t-elle pas ?
- Pas le moins du monde, Votre Majesté. Cela n’a pas été un obstacle pour votre montée sur le trône.
- Ah le trône… C’est donc cela.
- Madame… ?
- Votre prince sait-il que celui qui sera mon époux ne portera jamais le titre de roi de Sion et que c’est moi seule qui continuerai de gouverner ce pays, et ce même après mon mariage éventuel ?
- C’est évident, Votre Majesté.
- Dans ce cas – »

Les yeux de Rose se mirent à papillonner et elle les cacha alors derrière sa main tandis qu’une nouvelle vision arrivait vraiment au plus mauvais moment. Inquiet, un garde qui se tenait à côté d’elle lui demanda si elle allait bien. Tous les regards étaient tournés vers elle, intrigués et dévorants de curiosité. La jeune femme s’employa d’abord à maîtriser sa respiration et à faire fi des réminiscences de tintements lointains de la cloche qui ne la quittait jamais véritablement. Les images qui défilèrent devant ses yeux la firent soupirer après coup et elle prétexta un mal de tête afin de quitter la salle du trône et la foule d’ambassadeurs dont elle n’avait eu de cesse de vouloir se débarrasser.

Suivie de sa suite habituelle de gardes et de domestiques, Rose prit la direction de ses appartements. En chemin, elle se mit à réfléchir à ce qu’elle allait dire ou faire mais elle n’en avait pas la moindre idée. Toutefois, si ce qu’elle avait vu se produisait réellement, elle finirait par croire à ces histoires d’élus du Cosmos et accepterait d’écouter ce que le roi Siegfried avait à dire à ce sujet. De ce fait, elle misait tout sur une seule vision.

Arrivée devant ses appartements, Rose ne s’y arrêta pas et continua d’avancer dans le couloir d’un rythme soutenu. Toutefois, elle s’arrêta subitement à une dizaine de mètres de sa destination, et sa suite en fit de même en la fixant d’un regard interrogateur. D’un geste de la main, elle se contenta de leur faire signe de la laisser seule. Le plus gradé des gardes qui la suivaient allait ouvrir la bouche pour protester mais la jeune femme ne lui en laissa pas l’occasion, le réduisant au silence en levant un index autoritaire avant de poursuivre son chemin.

La double-porte des appartements bleus était entrouverte et Rose entendait les voix de deux personnes de façon plutôt indistincte. La politesse aurait voulu qu’elle frappe à la porte et attende qu’on l’autorise à entrer mais d’un autre côté, elle se disait qu’il s’agissait de son palais après tout. Aussi décida-t-elle de pénétrer dans le salon qui avait été bondé la dernière fois qu’elle y avait mis les pieds. Aujourd’hui, il était vide. Après quelques pas silencieux, elle parvint à mieux distinguer les voix qui venaient d’un balcon attenant au salon et dont la fenêtre était ouverte. Rose reconnaissait les voix de Siegfried et de Felix. Curieuse, elle décida d’épier la conversation avant de révéler sa présence.

« … pas ce que tu veux dire, narguait la voix du roi de Brynhildr. Tu sais bien que je suis un parangon de vertu.
- Je ne te le dirai pas deux fois, Sieg.
- Ce que tu peux être rabat-joie quand tu t’y mets.
- Je ne suis pas rabat-joie, persista l’autre voix.
- D’ailleurs, maintenant qu’on en parle, j’ai demandé quelques détails à Haakon à propos de votre séjour en Sion. Le pauvre, cela a été une torture pour lui. Partagé entre son devoir envers son roi et sa loyauté envers celui qui l’a pratiquement élevé. J’ai l’impression qu’il ne m’a pas vraiment tout révélé parce qu’il savait qu’il y avait des choses que tu ne voudrais pas qu’il me dise. C’est tellement évident quand il prend cet air stoïque, regardant droit devant lui et ne donnant que pour seule réponse qu’il ne sait pas ou ne s’en souvient pas.
- Il est vrai qu’il ment très mal. Et tu as dû lui demander un tas de choses inutiles.
- Pas du tout. Je lui ai posé des questions sur la reine.
- Quel genre de questions ? »

Intéressée par la tournure que prenait la discussion parce que les deux hommes parlaient justement d’elle, Rose fit quelques pas pour s’approcher davantage afin de mieux entendre la conversation mais le dernier de ses pas provoqua un bruissement ; elle venait de marcher sur une feuille qui glissa légèrement entre son pied et le marbre du sol.

Alerté par ce bruit soudain et inattendu, Felix sortit d’un geste fluide son épée de son fourreau et l’abattit en direction de l’intruse. Toutefois, le mouvement vif de son bras s’arrêta net lorsqu’il remarqua qu’il s’agissait de Rose, ne stoppant la chute meurtrière de sa lame qu’à une dizaine de centimètres du front de la jeune femme. Cette dernière était quant à elle restée immobile, ses grands yeux rivés vers l’homme qui tenait l’épée et la regardait avec une intensité qu’elle ne savait déchiffrer. Alors qu’ils se fixaient toujours l’un l’autre, Siegfried demanda à Felix de ranger son arme d’un ton rassurant, conciliant. Ce dernier détourna enfin le regard et remit son épée dans le fourreau qui pendait à sa ceinture. Rose poussa un soupir de soulagement en se frottant les mains nerveusement.

« N’approchez jamais d’un soldat aussi silencieusement sans prévenir de votre présence, la mit-il en garde avec une certaine contrariété.
- Tout va bien, j’avais senti sa présence, minimisa Siegfried en remettant sa couronne de bois sur la tête.
- Je savais que vous ne me feriez pas de mal, déclara Rose alors que Felix se tournait vers son roi pour le fusiller du regard. Et j’ai eu raison. »

Les deux Nordiques dirigèrent leur attention vers elle, intrigués par tant de certitude venant d’une jeune personne qui venait de manquer de se faire tuer. Siegfried arborait un sourire tandis qu’il observait alternativement Rose et Felix.

« Vous ne devriez pas m’accorder tant de crédit, renchérit ce dernier. Cela pourrait un jour vous coûter la vie.
- Je l’ai vu il y a quelques minutes à peine.
- … Vu ?
- Ces visions dont vous parliez la dernière fois. J’en ai plusieurs fois par jour. Parfois, cela ne dure qu’une ou deux secondes, d’autre fois bien plus.
- Quelles visions ? demanda Siegfried. Tu ne m’as rien dit, Felix.
- Je n’en étais pas tout à fait sûr, déclara-t-il. Et si je t’en avais parlé, tu aurais harcelé Rose jusqu’à ce qu’elle accepte de se joindre à nous. D’ailleurs, tu ne m’avais pas dit qu’elle était là. Considère donc que nous sommes quittes. »

Siegfried s’en sortit avec un haussement d’épaule plein de désinvolture et s’approcha de Rose, lui demandant de poser ses mains dans les siennes. Elle hésita quelques secondes avant de s’exécuter. Alors que leurs mains étaient jointes, le souverain ferma les yeux et prit une longue inspiration. La jeune femme tourna les yeux vers Felix, cherchant une explication à ce qu’il se passait. Celui-ci n’eut aucune réaction. Il se tenait là, immobile, les bras croisés.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Ven 6 Mai - 13:43

Chapitre Vingt-Deux

Ses mains dans celles du roi Siegfried, Rose s’efforçait de ne pas bouger. Il semblait être profondément concentré, elle ne voulait pas le perturber. Toutefois, la position dans laquelle elle se trouvait était plutôt délicate du point de vue de la culture sionoise car lorsqu’un homme tenait aussi longtemps les mains d’une femme, ce n’était pas vraiment un geste anodin. Rose avait beau se moquer des conventions, elle n’en était pas moins inconsciente. Aussi craignait-elle que quelqu’un du palais ne fasse irruption dans la pièce et ne soit le témoin de ce qu’il était en train de se passer.

Puisqu’elle ne s’était jamais tenue aussi près de Siegfried, la jeune femme en profita pour l’observer alors qu’il avait toujours les yeux fermés. Ce qu’elle avait vu en premier chez lui lors de leur rencontre était ses yeux verts, ainsi que ses longs cheveux blond platine repoussés en arrière. Là, elle avait l’occasion d’admirer les traits anguleux de son visage fin, la longueur de ses cils, le tracé de sa mâchoire virile. Il semblait être tout le contraire de Felix d’un point de vue physique puisque ce dernier avait les cheveux de couleur noir de jais, des yeux d’un bleu intense, des traits plus doux, des lèvres plus pleines. Même leur silhouette était différente : Siegfried était plus grand et élancé que son ami mais celui-ci semblait avoir plus de masse musculaire ; c’était un soldat après tout. D’autant plus qu’elle suspectait que Siegfried était plus âgé physiquement que Felix qui avait en réalité vécu bien plus longtemps.

Alors qu’elle poursuivait sa contemplation, Rose sentit les pouces du roi caresser le revers de ses mains, sur lesquelles elle baissa les yeux avant de les relever vers son sourire confiant. Il la fixait d’un regard amusé tandis qu’elle était un peu perdue.

« Je crois que je suis amoureux, déclara-t-il d’une voix chaude.
- Hein ? réagit-elle en retirant ses mains aussitôt d’un geste vif.
- Vous avez les mains douces, Votre Majesté. »

Rose ne savait pas s’il était sérieux ou s’il se jouait d’elle. Elle se rappelait de la mise en garde de Felix à propos de son roi. Il l’avait traité d’anguille, mais elle ne savait pas ce que cela voulait dire exactement.

« Mon objectif premier était de sonder votre pouvoir, expliqua finalement Siegfried. Comme je vous l’ai expliqué la dernière fois que nous nous sommes entretenus, mon pouvoir consiste à percevoir le flux du Cosmos. Je ressens la présence des autres élus du Cosmos grâce au pouvoir qu’ils dégagent. Il en est de même pour la magie puisqu’elle est née du Cosmos elle aussi, la différence étant qu’elle a été façonné par l’homme.
- Je ne comprends pas vraiment ce que vous êtes en train de me dire, admit Rose avec un brin de méfiance.
- Cela viendra en temps voulu. Quoi qu’il en soit, je sens que votre pouvoir possède un grand potentiel. J’en ai rarement vu d’aussi grand. Et je ne compte pas Felix bien sûr, la nature-même de son pouvoir fait que son potentiel est illimité. C’est à la fois fascinant et effrayant.
- Maintenant que tu as satisfait ta curiosité, déclara enfin Felix, tu pourrais nous dire pourquoi tu es venu jusqu’ici car ce n’était pas du tout le plan d’origine.
- En effet. Et je regrette d’avoir tardé à en parler, pour tout te dire. Vega a été capturé il y a environ un mois. Je sais qu’il est en vie parce que je sens parfois sa présence même si c’est infime… »

Rose vit le visage stoïque de Felix lentement afficher sa surprise. Il semblait inquiet par cette nouvelle. Elle ne savait pas ce que cela signifiait ni qui était ce Vega dont ils parlaient mais elle avait le sentiment que cet évènement avait son importance.

« Qui est Vega ? demanda-t-elle finalement.
- L’un des nôtres, répondit Felix en traversant la pièce pour se pencher au-dessus de la carte du continent qui était étalée sur une table et jonchée de petites figurines de bois et de métal. Federico Vega, il manipule le feu et agit comme liaison entre la cité de Dias et Brynhildr. Tu aurais dû m’en parler avant, Sieg.
- Tu aurais voulu partir tout de suite, justifia ce dernier. Nous ne pouvions pas nous permettre le luxe de laisser la reine ici. Tu sais bien que maintenant que ses pouvoirs sont révélés, elle devient une cible de premier choix. »

La jeune femme était de plus en plus perdue. Elle était mêlée à une conversation, à une situation dont elle ignorait complètement les tenants et les aboutissants. S’il y avait une chose qu’elle savait, c’était qu’ils craignaient de perdre Vega l’élu du Cosmos, et non pas Vega leur liaison avec Dias. Au cœur du commerce de tout le continent, la cité indépendante de Dias était dirigée par des familles marchandes plus puissantes que certains souverains. Son port était même plus grand que la capitale de Sion elle-même.

Cependant, ce n’était pas cela le plus important. Le roi Siegfried venait de dire qu’ils ne pouvaient pas la laisser ici. Qu’elle était devenue une cible. C’était d’elle qu’il était question mais elle semblait ne pas avoir voix au chapitre, comme à l’époque où elle n’était encore qu’une prisonnière en exil.

« Hé, attendez ! les interrompit-elle dans un excès d’agacement. Vous parlez de moi comme si je n’étais pas là. Or, regardez-moi, je me trouve juste devant vous, messieurs. Je ne comprends même pas de quoi vous parlez, ni pourquoi vous en parlez et encore moins en quoi cela me regarde. Je commence à vraiment en avoir assez de tous ces mystères et ces non-dits.
- Pour faire simple : vous devez nous accompagner, déclara Siegfried nullement intimidé. Vous êtes désormais une élue du Cosmos, vous avez une mission, tout comme nous.
- Non. Je suis la reine de Sion et ma mission est de rester ici pour gouverner mon royaume. Je ne crois pas au Cosmos et à toutes ces choses dont vous semblez convaincu. Vous me demandez de vous faire confiance et de vous suivre mais je ne vous connais même pas !
- Votre Majesté, je sais bien que cela est tout nouveau pour vous et que cette situation est difficile à accepter. Quoique, en fait, je ne peux que l’imaginer puisque j’ai été plus ou moins élevé par Felix et j’ai obtenu mon pouvoir alors que je n’étais encore qu’un adolescent. Comme vous le dîtes si bien, ce qui me semble évident ne l’est pas pour vous mais soyez sûre que cela ne m’enchante pas tant que cela de vous arracher à votre devoir, parce que je pense que vous êtes probablement la meilleure chose qui soit arrivée à ce royaume depuis longtemps. Mais vous ne pouvez rester, vous seriez en danger.
- Ça, c’est vous qui le dîtes. »

Contrariée et confuse, Rose poussa un lourd soupir d’exaspération et tourna les talons pour quitter les appartements bleus en claquant la porte, au point que le bruit résonna dans tout le couloir. Elle avançait d’un pas rapide, les poings serrés, le visage renfrogné. Sa démarche laissait présager qu’il valait mieux la laisser tranquille.

Tout cela allait bien trop vite et ni Siegfried ni Felix ne semblaient vouloir prendre le temps de tout lui expliquer. Ils voulaient planifier son futur sans même la consulter ou même se soucier de ce qu’elle voulait elle. Rose avait donc décidé d’en arriver à ce dont elle aurait préféré échapper : une occasion d’avoir le cœur net sur l’origine de ses étranges visions qui la tourmentaient depuis plusieurs jours. Et cela impliquait de se rendre dans une partie du château qu’elle n’avait jamais visité : la morgue. Elle savait qu’elle y trouverait Maître Ilan, il y passait la plupart de son temps à la recherche d’un remède pour aider les mages du royaume.

Après avoir descendu un escalier, Rose eut l’impression de se trouver dans un endroit complètement différent, l’architecture de ce nouveau couloir semblait dater de plusieurs siècles. Elle ne put qu’en conclure qu’elle se trouvait sur le bon chemin, la morgue d’un palais n’étant pas le genre de chose que l’on souhaite redécorer en général. La température était elle aussi différente, de quelques degrés plus basse que dans les autres couloirs du château. Frissonnante, la jeune femme se frotta les bras pour se réchauffer jusqu’à son arrivée devant une massive porte de bois.

Lorsqu’elle la poussa pour pénétrer dans la pièce, elle vit Maître Ilan qui se tenait au milieu de la salle, face à la porte. Il semblait l’avoir attendue. Quand il reconnut la reine, la stupéfaction pouvait se lire sur son visage. Et c’est là que Rose sut que les deux Nordiques avaient raison, qu’elle n’était plus tout à fait comme avant. En mage expérimenté, Ilan pouvait percevoir qu’il y avait quelque chose de différent en ces deux derniers, et désormais en Rose. Il ressentait cela comme un malaise, quelque chose qui le dérangeait. Rien d’aussi marqué que ce que Siegfried avait décrit à propos de son propre pouvoir cela dit.

« Que… que vous est-il arrivé, Votre Majesté ? demanda-t-il enfin en se frottant le visage, encore surpris.
- Je ne sais pas. C’est arrivé comme ça.
- C’est donc pour cela que le roi de Brynhildr avait envoyé ce général avant de venir lui-même ? Parce que vous alliez devenir comme eux ? Dîtes-moi, ils ne vous ont rien fait, n’est-ce pas ?
- Non, ne vous en faîtes pas, le rassura-t-elle. C’était il y a quelques jours, pendant la nuit.
- Oh, c’était donc cela… Quelque chose m’a empêché de dormir cette nuit-là.
- Le roi Siegfried dit que je suis une élue du Cosmos désormais. Que j’ai une mission et que je dois les suivre pour l’accomplir. Et que si je restais ici, je serais en danger. Mais je ne veux pas partir, j’ai un royaume à gouverner !
- Allons, allons, Votre Majesté. Venez vous asseoir par ici, je vais vous servir un peu de thé. »

Maître Ilan lui indiqua un siège qui se trouvait à côté d’un bureau poussé contre un mur avant de se diriger vers un poêle sur lequel était posée une bouilloire. Rose allait dans cette direction lorsqu’elle s’interrompit, sa curiosité ayant été attisée par le corps d’un homme allongé sur l’une des tables de marbre blanc. Le mage semblait avoir rapidement jeté un drap blanc sur lui, un bras du cadavre dépassait du tissu. La jeune femme s’avança vers lui et alors qu’elle allait soulever le drap pour découvrir son visage, Ilan lui saisit subitement le poignet pour l’en empêcher. Elle ne l’avait même pas entendu arriver. Il lui expliqua qu’il était en train d’autopsier ce pauvre homme quand elle était arrivée et qu’elle ne voudrait certainement pas voir cela. Lorsqu’elle se mit à imaginer la vision à laquelle elle venait d’échapper, Rose mit sa main devant sa bouche, non mécontente qu’il soit arrivé à temps pour mettre un frein à sa curiosité.

« Est-ce le corps d’un mage comme nous en avions vu un lors de notre visite à la capitale ? demanda-t-elle néanmoins.
- Oui. J’essaie de trouver d’où vient l’infection. Sans succès jusque-là.
- Avez-vous demandé à Monsieur Le Bor… Euh, à Monsieur Pierce ? Il semblait en savoir sur le sujet.
- Oh, il est descendu me voir le jour où il a été blessé, expliqua-t-il. Il n’a pas su m’en dire bien plus, il m’a surtout parlé des précautions à prendre. Comment vont ses blessures, à ce propos ?
- Toutes guéries.
- Pardon ? C’est impossible. Je me souviens à quel point il avait du mal à se déplacer, Votre Majesté. Peut-être vous a-t-il semblé aller mieux parce qu’il dissimule sa douleur.
- Je peux vous assurer qu’il est guéri. Je l’ai vu de mes yeux, ajouta-t-elle en le regrettant aussitôt car elle piqua un fard lorsqu’elle se rendit compte que c’était parce qu’elle avait pu observer son torse nu qu’elle pouvait l’attester avec autant de certitude. Ahem, il dit que son pouvoir l’a rendu immortel.
- … Immortel ? »

Alors qu’elle s’attendait à voir de la surprise ou de l’incrédulité dans le regard de Maître Ilan, Rose le vit se plonger dans une profonde réflexion avant de s’interrompre au bout de quelques secondes pour lui servir le thé qu’il lui avait promis. Elle jeta un dernier coup d’œil en direction du cadavre recouvert puis le suivit docilement.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Ven 6 Mai - 13:47

Chapitre Vingt-Trois

Aussitôt que Rose fit claquer la porte, Felix demanda à Siegfried de le rejoindre. Une nouvelle fois, le roi n’avait fait qu’attiser la confusion de la jeune femme. Ce n’était pourtant pas faute de l’avoir prévenu. Lorsque Siegfried fut à ses côté, il lui donna un coup sur le bras du revers de sa main, d’un geste vif et non sans force, ce qui arracha à celui-ci une protestation de douleur et une sensation de picotements douloureux dans son bras, qu’il frottait pour tenter de soulager son mal.

« Je t’avais dit d’être patient, justifia Felix. Tu t’attends toujours à ce que les gens aient la même ferveur que toi. J’ai eu du mal à lui inculquer ne serait-ce que le principe du Cosmos. En revanche, je n’ai eu aucun succès concernant la prédestination. Tu demandes à Rose de nous suivre sur la simple base d’une croyance en laquelle elle est fermement opposée. A quoi t’attendais-tu ?
- J’ai passé l’âge de t’entendre me gronder comme si j’avais fait une bêtise, lâcha Siegfried d’un ton désinvolte. Ce n’est pas parce que tu m’as pratiquement élevé que –
- Où est Vega ?
- Tu changes déjà de sujet ?
- Parce que discuter avec toi est une perte de temps. Où est Vega ?
- Si je le savais, je ne serais pas venu te chercher.
- Tu pourrais le retrouver avec ton pouvoir, suggéra Felix.
- Il faudrait que je sois dans la région où il se trouve, expliqua-t-il. Le mieux serait de commencer les recherches là où il a disparu mais…
- Mais… ?
- C’est dans les Terres d’Obsidienne.
- Oh non… »

Felix soupira en baissant les yeux vers la carte, là où une large tache sombre indiquait où se trouvaient les Terres d’Obsidienne. Il s’agissait d’une vaste région désolée à la roche noire et à la terre stérile, où le soleil ne brillait jamais, dissimulé derrière d’épais nuages de cendre expulsés par les volcans des environs. C’était un endroit dangereux où les habitants n’y connaissaient que le désespoir et où les bandits faisaient la loi. Vega avait été stupide de choisir de passer par là, il connaissait très bien les risques. Certainement avait-il surestimé ses capacités ; cela n’aurait pas été la première fois après tout.

Siegfried ne semblait pas être si inquiet de son sort puisqu’il avait attendu avant de le lui annoncer. Felix n’était pas aussi serein. L’idée qu’il ait à remettre au père de ce garçon la dépouille de son fils unique lui nouait l’estomac. Il détestait les funérailles. Il en avait assisté à un trop grand nombre au cours de son existence. De plus, il appréciait le jeune Vega. Une bien trop grande bouche selon lui mais ce garçon savait utiliser cela à son avantage quelques fois. C’est juste qu’il ne savait jamais à quel moment se taire. Felix était un homme patient mais Vega était capable de l’avoir à l’usure, ce qui n’était pas tout à fait pareil qu’avec Siegfried qui, lui, avait le don de l’exaspérer.

« Il est encore en vie, déclara ce dernier en lui donnant une tape réconfortante sur l’épaule. S’ils ne l’ont pas tué depuis tout ce temps, c’est parce qu’ils veulent sûrement quelque chose.
- Ils attendent probablement que l’on vienne le chercher afin de nous tendre un piège, supposa Felix. En admettant bien sûr que l’on survive au voyage. Enfin, moi, je survivrai, cela dit.
- Quelle stratégie proposes-tu ?
- On se jette dans la gueule du loup.
- Ce n’est pas une stratégie.
- C’est la mienne en tout cas.
- Nous autres, pauvres mortels, devons appliquer une méthode plus subtile.
- Tu ne penses tout de même pas que nous allons faire suivre toute la garde ? Non, seul un petit groupe ira sur les Terres d’Obsidienne. Le reste rentrera à Brynhildr.
- Donc ce sera toi, moi, Haakon, Rose – à supposer qu’elle change d’avis –, Sven et quoi… ? Un ou deux gardes ?
- Non, pas de garde. Haakon et moi suffiront à vous protéger.
- Tu parles comme si j’avais besoin de ta protection.
- Ce n’est pas parce que tu te débrouilles avec une épée que tu n’auras pas besoin de moi. D’ailleurs, je préfèrerais que Sven rentre à Brynhildr avec les autres. »

Siegfried se mit à dévisager Felix. Il avait l’air de se moquer de tout mais il était intelligent, et bien plus attentif que ce qu’il laissait paraître. Il semblait d’ailleurs avoir compris que Felix avait une idée en tête. Il se contenta donc de hocher la tête en signe d’assentiment. Siegfried avait une confiance totale en son général car celui-ci savait ce qu’il faisait, même s’il était parfois le seul à le savoir. Toutefois, il ne pouvait s’empêcher d’être un peu inquiet à son sujet car cette époque de l’année était toujours un peu difficile pour Felix. Chaque année, invariablement à la même période, il apparaissait fatigué, las.

Felix ne pouvait oublier son dernier jour en tant que mortel. Et chaque année, ce souvenir revenait le hanter. Même s’il avait accepté son immortalité, il demeurait nostalgique de la vie qu’il avait menée avant ce jour. Elle n’était pas particulièrement plus heureuse mais le regret le tourmentait amèrement depuis.

« Comment fait-on pour la reine ? lui demanda Siegfried afin de le tirer de ses pensées moroses. On ne pourra pas attendre éternellement, tu le sais bien.
- J’irai lui parler dans la soirée. Cela va être un désastre si je te laisse faire. C’est à croire que tu le fais exprès. Tu es pourtant bon diplomate d’habitude.
- Il y a des enjeux bien trop grands. Je suppose que je me suis laissé emporter.
- Hmm… »

Felix n’avalait pas un tel mensonge. Siegfried n’était pas le genre de personne à faire les choses au hasard. Il savait manier les mots et manipuler les gens pour les faire aller en son sens. Or, avec Rose, il avait fait tout l’inverse. Pourquoi ? Venant de lui, c’était étrange.



Alors que Felix donnait les dernières instructions à la garde rapprochée du roi concernant les patrouilles pour la nuit, quelqu’un frappa à la porte. Tous les hommes présents dans la grande pièce se tinrent sur le qui-vive et Felix adressa un bref coup d’œil à Siegfried qui secoua légèrement la tête. Si cela avait été Rose, il l’aurait senti. Haakon ouvrit la porte et invita la personne à entrer. Il s’agissait de Maître Ilan, le mage de la cour. Tout le monde se détendit et Felix termina d’énumérer ses ordres aux soldats qui se dispersèrent ensuite tous en même temps, chacun sachant ce qu’il avait à faire, tandis que Siegfried accueillait le mage, indiquant qu’il se souvenait très bien de lui. Maître Ilan avait d’ailleurs narré cette rencontre à Rose il n’y avait pas si longtemps, alors que Felix se faisait encore passer pour un vieux bossu.

« Sa Majesté est venue me voir, annonça-t-il. Elle était plutôt agitée.
- Croyez que ce n’était pas notre intention, déclara Siegfried. Mais votre reine a un destin à accomplir. Et cela relève d’une importance encore plus grande que son royaume.
- Ce n’est pas moi que vous devez convaincre.
- Vous avez pu constater, je crois, qu’elle est devenue comme nous. Elle ne peut pas rester ici. De plus, nous avons besoin d’elle. Son pouvoir –
- Votre Majesté, le coupa le mage, je connais vos croyances. Je me suis d’autant plus documenté sur le sujet lorsque Monsieur Pierce est arrivé à la cour. Je n’ai besoin de savoir qu’une seule chose : est-ce que cela a quelque chose à voir avec ce fléau qui touche les mages ?
- Oui et non, répondit Felix en traversant la pièce pour s’approcher d’eux. C’est lié indirectement.
- Donc si vous faîtes ce que vous avez à faire, le fléau disparaîtra ?
- Cela stoppera la propagation, oui, confirma Siegfried. Mais nous ignorons si cela guérira les personnes qui seront déjà touchées.
- Alors dites-le à notre reine. D’habitude, les têtes couronnées n’ont que faire des mages ; nous sommes vus comme des créatures impies ici. Mais elle, elle nous voit comme de vraies personnes.
- Pensez-vous que cela suffira à la convaincre ?
- Donnez-lui l’impression que la décision vient d’elle, suggéra Maître Ilan. C’est une jeune femme qui a été isolée toute sa vie. Vous lui offrez l’occasion de voir le monde autrement qu’à travers une fenêtre. Elle a peur, c’est tout à fait normal. »

Siegfried roula des yeux et se traita d’idiot dans un soupir, indiquant qu’il n’avait pas pris en compte cette éventualité. A présent, la réaction de Rose lui apparaissait plus logique. Il invita Maître Ilan à s’asseoir avec lui afin qu’ils partagent un verre d’un alcool de Brynhildr, le genre de breuvage qui vous désinfectait de l’intérieur, vous retournait les boyaux et risquait de s’enflammer dans votre œsophage vous approchiez votre bouche de la flamme d’une bougie. Lorsque le monarque se retourna vers Felix pour lui proposer un verre, il constata que ce dernier avait disparu. Ses yeux verts se tournèrent alors vers la fenêtre entrouverte et le rideau qui remuait avec légèreté à cause du petit courant d’air qui s’infiltrait dans la pièce. Siegfried se mit à sourire, songeant que son ami était décidément toujours aussi prévisible, et n’hésita pas à rire de bon cœur devant la grimace qui déformait le visage du mage qui luttait contre la brûlure de l’alcool qu’il venait de verser d’une traite dans sa gorge.


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MessageSujet: Re: [Roman] ♦ Le Corollaire du Cosmos [En cours]   Dim 27 Nov - 12:36

Chapitre Vingt-Quatre

Rose avait congédié les domestiques. Elle voulait être seule dans sa chambre avec ses pensées et elle ne pouvait jamais être elle-même en compagnie d’autrui depuis qu’elle était montée sur le trône. Bien qu’elle était motivée par le désir d’aider les plus démunis tout en évitant de se mettre la noblesse à dos, le poids de la couronne pesait bien lourd sur sa tête. Chaque jour était une nouvelle épreuve ainsi qu’une nouvelle source de fatigue. La jeune femme tenait bon mais elle savait qu’elle ne pourrait bientôt plus supporter un rythme aussi soutenu. Tendue, elle massait une de ses épaules tout en s’asseyant devant le miroir de sa coiffeuse. Elle n’avait pas très bonne mine d’après ce qu’elle pouvait constater en observant son reflet.

Alors qu’elle voulait se déshabiller, Rose se rendit compte qu’elle aurait peut-être dû écouter les domestiques lorsqu’elles avaient insisté pour rester tandis qu’elle leur avait annoncé qu’elle n’aurait plus besoin d’elles jusqu’au lendemain. En effet, il lui était impossible de détacher les boutons de sa robe. Quelle idée de confectionner un système de fermeture aussi compliqué… A moins d’être contorsionniste, elle dormirait dans son lit toute habillée. Or, dormir avec un corset n’était pas une option.

Dans le reflet du miroir, elle vit soudain le rideau bouger derrière elle. Rose se leva d’un bond et s’empara d’une paire de ciseaux. Elle vit Felix apparaître mais ne se détendit pas pour autant. Son roi l’envoyait-il l’enlever afin de la prendre avec eux contre son gré ?

« Que faîtes-vous avec ces ciseaux ? demanda-t-il en se déplaçant dans la pièce tout en restant loin d’elle.
- Et vous, que faîtes-vous ici ? rétorqua-t-elle en posant son arme de fortune sur une pile de livre. Vous savez très bien que vous ne devriez pas être ici.
- Je voulais que nous discutions. Seuls.
- Il est hors de question que je quitte Sion.
- Je n’ai pas l’intention de vous le demander.
- Siegfried non plus ne demandait pas, fit-elle remarquer. Il exigeait.
- C’est un roi. Voyez plutôt cela comme une mauvaise habitude. »

Rose fronça les sourcils. Ainsi c’était à elle qu’il revenait de s’adapter et d’accepter que ce roi qui n’était pas le sien lui donne des ordres ? A défaut de pouvoir retirer sa robe, d’autant plus en la présence d’un homme, elle se contenta de retirer ses bijoux un à un afin de se donner une contenance. Felix demeurait à l’autre bout de la pièce, se tenant droit avec une stature qui paraissait décontractée au premier regard mais qui se révélait en réalité plus formelle, plus disciplinée. En l’observant du coin de l’œil, Rose ne pouvait que constater qu’il était bel et bien un soldat, toutefois différent de l’image qu’elle avait pu avoir d’un soldat jusque là. Qui donc aurait pu imaginer que sous l’apparence courbée et désordonnée du Borgne se dissimulait un homme si grand, svelte et – inutile de le nier – plutôt séduisant ?

« Vos visions ne partiront pas, déclara-t-il. Elles vont même très certainement empirer. Si je connaissais un moyen de se débarrasser de ce pouvoir octroyé par le Cosmos, croyez-moi que je l’aurais fait depuis longtemps.
- Est-ce là votre façon de me dire que je n’ai pas le choix ? »

Rose avait subi la volonté d’autrui presque toute sa vie. Elle en avait assez que ce soit les autres qui dictent ce qu’elle devait faire ou ne pas faire. En posant une de ses boucles d’oreilles sur la coiffeuse, elle se mit à battre des cils et l’instant d’après, Felix se tenait devant elle et tenait son bras pour s’assurer qu’elle ne tomberait pas.

« Que faites-vous ? demanda-elle.
- Je pensais que vous aviez une vision.
- Je crois que c’est seulement un cil qui s’est logé dans mon œil gauche.
- Laissez-moi voir. »

Trop près, beaucoup trop près, pensait Rose en tentant de dissimuler son malaise. Felix tenait la visage de la jeune femme entre ses mains et scrutait son œil avec une grande concentration. Le bleu envoûtant de son regard hypnotisait Rose d’une façon déconcertante. En temps normal, elle aurait dû le prier de le pas la toucher et de s’éloigner, sa présence dans cette chambre constituant en elle-même un véritable scandale. Toutefois, elle ne pouvait s’y résoudre. Bien que cet homme soit resté pendant des mois à ses côtés en dissimulant son identité ainsi que la raison de sa venue, elle ne pouvait se résoudre à lui en vouloir. Contrairement à Siegfried, Felix n’avait aucune malice dans le regard, aucune arrière-pensée.

Lorsqu’il trouva enfin le cil rebelle, il appuya doucement le bout de son pouce à la surface de l’œil de Rose afin de le retirer. Et ce fut lorsqu’il retira ses mains des joues de la jeune femme que celle-ci fut prise d’une vision fugace, une succession d’images dont elle ne saurait décrire l’intensité. Tout-à-coup, elle saisit le poignet de Felix et le découvrit pour n’y voir que les veines qui allaient de son bras à sa main sous une peau qui ne portait aucun stigmate. Prudent, il récupéra son bras un peu trop vivement et s’éloigna en recouvrant son poignet tandis que Rose prit place au pied du lit.

« Vous avez essayé de vous tuer, lâcha-t-elle.
- …
- Souhaitiez-vous en finir à ce point-là ? »

Mais Felix laissa sa question en suspens sans apporter la moindre réponse. En ne voyant aucune cicatrice sur son bras, Rose avait pu en conclure que cette tentative qu’elle avait vu dans sa vision s’était produite après que Felix soit devenu immortel. Elle se demandait même combien de fois il avait essayé de se donner la mort ; elle était persuadée qu’elle n’avait pas été le témoin d’une unique fois. En le voyant ainsi se tenir droit et fier, Rose avait du mal à l’imaginer désespéré au point de vouloir mettre un terme à son existence. Mais elle savait néanmoins qu’il y avait beaucoup de choses qu’elle ignorait au sujet de cet homme.

« Ce pouvoir que vous avez est très précieux, déclara-t-il enfin. Il vous permet de savoir des choses que personne ne souhaiterait révéler autrement.
- Avez-vous honte ?
- Pas le moins du monde. Il fut une période de ma vie où j’avais très envie de mourir. C’est toujours le cas mais j’ai abandonné tout tentative inutile, confessa-t-il avant de changer de sujet. Si nos ennemis vous capturaient, vous ne seriez qu’un objet à utiliser et je préfère ne pas vous parler de tout ce qu’ils pourraient vous faire subir.
- Vous parlez des autres royaumes nordiques ?
- Non. Je parle de ceux que l’on appelle les Gorgones. »

Felix se mit alors à lui expliquer que ce sont des êtres entièrement corrompus par le Chaos et qui menacent le Cosmos. Rose plissa les yeux, elle était plutôt dubitative. Puis il lui indiqua que le mal qui touchait les mages avait un lien avec cela. Les mages étant sensibles au Cosmos, ils l’étaient tout autant au Chaos puisque les yeux formaient comme les deux faces d’une même pièce. Les Gorgones aidaient le Chaos à se répandre afin de corrompre d’autres êtres afin qu’ils deviennent comme eux et rejoignent leurs rangs. Et les seuls à pouvoir les en empêcher étaient justement les élus du Cosmos.

« Et comment cela ? demanda Rose en ayant toujours du mal à croire à cette fable.
- Nous ne le savons pas très bien encore à ce jour. Toutefois, je me demande si ce n’est pas votre pouvoir qui nous permettra de le découvrir. Vous pouvez être le témoin d’événements très anciens et il se trouve que nous ne sommes pas les premiers élus que le Cosmos ait choisi. En observant nos prédécesseurs, vous pourriez nous apporter des indices.
- Donc, vous aussi, vous voulez vous servir de moi. Quelle serait la différence avec ces Gorgones dont vous parlez ?
- Nous vous laissons le choix.
- Ce n’est pas l’impression que donnait Siegfried, rétorqua-t-elle.
- C’est seulement ce qu’il voulait vous faire croire. Il ne vous aurait jamais forcée.
- Je n’en suis pas si sûre.
- Il ment bien mieux que vous, je vous l’ai dit. De plus, votre maître d’arcanes pense que vous devriez nous accompagner. Il tente tout son possible pour limiter la propagation du Chaos en Sion mais ses capacités sont limitées. J’ai essayé de le mettre en garde. S’il continue dans ce sens, il finira lui-même par être infecté comme tous les autres mages. Il m’a dit qu’un autre monarque n’aurait eu que faire du sort des mages puisqu’il existe un très fort préjudice en leur encontre dans ce royaume. Mais il a foi en vous. »

Rose était touchée par un tel témoignage de confiance. De plus, la menace qui pesait sur les mages semblait plus réelle à ses yeux que cette histoire de Gorgones, de Cosmos et Chaos et de destin inéluctable. Felix prétendait lui laisser le choix mais le problème qu’il avait soulevé ne lui en laissait pas tant que cela. Il était persuadé que son aide était nécessaire et Rose savait que si c’était effectivement le cas et qu’elle avait décidé de ne rien faire, elle finirait par le regretter toute sa vie.

Le jeune femme se leva du lit et avança droit vers Felix qui se tenait appuyé contre la cheminée, les bras croisés. Devant lui, elle se retourna ensuite et réunit dans sa main les cheveux qui tombaient en cascade sur son dos.

« Pourriez-vous détacher les dix premiers boutons, s’il vous plaît ? demanda-t-elle en sentant rougir ses oreilles. J’ai congédié les domestiques en oubliant que cette robe était difficile à retirer.
- Vous n’avez toujours l’habitude de ces robes extravagantes, n’est-ce pas ? constatait-il avec un petit sourire au coin des lèvres, qu’elle ne vit pas, tout en lui accordant néanmoins ce service.
- Je préfère la simplicité, en effet. Surtout lorsque je suis fatiguée comme maintenant. Ces visions me vident de toute mon énergie. »

Lorsqu’il eut terminé, elle relâcha ses cheveux dans son dos, elle parviendrait à déboutonner le reste toute seule. Puis il se dirigea vers la fenêtre par laquelle il était entré afin de quitter la chambre de la même façon qu’il s’y était introduit. Rose demeura perplexe quelques instant. Il était parti sans dire un mot, sans faire le moindre bruit. Peut-être en avait-il conclu qu’il avait suffisamment essayé de la convaincre pour aujourd’hui.


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